Surfer le spot le plus dément au monde

Ces dernières semaines, St. Flip de Lawndale, pour qui Jésus-Christ n’était pas seulement un sauveur personnel mais également un conseiller en surf, qui utilisait une planche en séquoia à l’ancienne d’à peine un peu moins de dix pieds avec sur le dessus une croix de nacre incrustée et dessous deux dérives en pastique d’un rose violent, s’était fait emmener par un ami en canot à moteur en fibre de verre loin de la côte vers l’Extérieur, pour surfer ce qu’il aurait juré être le spot le plus dément au monde, avec des vagues plus grandes que Waimea, plus grandes que celles de Maverick, plus au nord sur la côte, à Half Moon Bay, ou de Todos Santos à Baja. Des stewardesses sur des vols transpacifiques rapportaient l’avoir vu d’en haut, durant la descente sur LAX, surfer là où théoriquement il n’y aurait pas dû y avoir de barre, une silhouette dans un ample maillot de ban blanc, d’une blancheur que la lumière à elle seule ne pouvait expliquer… Le soir, avec le coucher de soleil derrière lui, il remontait jusqu’à Gordida Beach et sa pulsation de bastringue séculaire, attrapait une bière, et traînait là, en silence, souriant aux gens quand il le fallait, en attendant le retour des premières lueurs du jour.

Dans sa turne sur la plage, il y avait une peinture sur velours de Jésus, en position goofy sur une planche grossièrement taillée avec un balancier de part et d’autre censé suggérer un crucifix, dans un ressac rarement observé en mer de Galilée, mais c’était là un défi que la foi de Flip n’avait pas trop de mal à affronter. Qu’était-ce que «marcher sur l’eau» sinon le terme biblique pour désigner le surf ? En Australie, une fois, un surfeur local, tenant à la main la plus grosse cannette de bière que Flip eût jamais vue, lui avait même vendu un fragment de la Sainte Planche.

Thomas Pynchon

«Vice caché»

traduction de Thomas Richard

Éditions du Seuil

image http://www.technosaintgilles.fr/2009/surf/page3.htm

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Surfer le spot le plus dément au monde

  1. silver price dit :

    Une version beaucoup plus proche du tableau final permet de distinguer les détails qui font la différence. L’Argus est représenté nettement plus grand, il semble donc beaucoup plus proche. Il n’y a pas de vague qui cacherait le radeau à la vue du navire ; et comme le vent emporte le radeau vers le fond du tableau pendant que le navire avance vers la gauche, on imagine que leurs trajectoires vont se couper sur la ligne d’horizon à gauche, à l’endroit où se trouve le soleil. Tout présage d’un dénouement heureux. L’éclairage est plus dramatique, clairement théâtral : le bord gauche du tableau est éclairé d’une lueur irréelle (le soleil se trouvant à l’horizon, et non au dessus). On retrouve l’effet de scène de théâtre que donne l’espace des planches du radeau, sur une mer plutôt plate. On peut noter qu’il n’y a que des hommes blancs, tous de type européen. Ceux à gauche, les désespérés, sont assis, nus et font penser à des figures antiques. Ceux à droite au contraire, pleins d’espérance, sont debout, habillés, leurs habits les rattachant à l’époque contemporaine ( ceux du milieu sont à genoux et à moitié habillés, pour la transition…). Le tableau rattache habilement des sentiments intemporels (désespoir face à la mort, force de survie) à un fait divers actuel. Mais comparé au tableau final, cette première esquisse est un peu terne et manque de mouvement.

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