Le rire

Démocrite me répondit : «Tu fais preuve de lourdeur d’esprit, Hippocrate, et tu t’égares loin de ma pensée en omettant d’examiner, par ignorance, les limites du calme et de l’agitation. Quand on règle avec bon sens les affaires dont tu parles, on se tire aisément des difficultés, et on m’évite d’avoir à rire. Mais l’esprit troublé par les occupations de la vie, comme si elles avaient de la consistance, les hommes laissent la fumée de l’orgueil embrumer leur intelligence déraisonnable, sans se laisser instruire par la marche désordonnée des choses : ce leur serait, pourtant, un suffisant avertissement que la mutation universelle, imposant de brusques évolutions et inventant toutes sortes de rotations soudaines. Mais eux, comme si la vie était ferme et stable, ils oublient les événements qui affectent sans cesse les choses, de manière chaque fois différente ; ils désirent ce qui afflige, recherchent ce qui ne sert à rien et roulent dans toutes sortes de malheurs. Celui qui, au contraire, se préoccuperait de tout faire en fonction de ses moyens propres, celui-là protégerait sa vie de l’échec, en se connaissant parfaitement lui-même, en étant clairement conscient de son propre assemblage, en ne déployant pas indéfiniment l’ardeur du désir, en se contentant de contempler l’opulente nature, nourrice de tout. De même qu’une trop bonne santé est, de toute évidence, un péril pour les obèses, de même la grandeur des succès représente un grave danger : les gens en vue attirent l’attention de tous quand leur fortune a tourné. D’autres, connaissant mal les histoires anciennes, ont péri victimes de leurs propres erreurs, pour n’avoir pas su prévoir les choses visibles, non plus que les invisibles, alors qu’une longue vie leur indiquait ce qui a pu ou non arriver ; à partir de là, ils auraient dû reconnaître leur avenir. Voici donc la cible de mon rire : les hommes insensés, que je condamne à expier leur méchanceté, leur avarice, leur insatiabilité, leur haine, leurs traquenards, leurs complots, leur envie – rude tâche que de passer en revue tout ce qu’invente l’habileté du mal ; là aussi, on trouve une sorte d’infini ! Je ris des hommes qui rivalisent de perfidie dans leurs machinations, et dont la pensée est tortueuse ; le pire, pour eux, est une manière de vertu, car au mépris des lois ils pratiquent le mensonge et vantent la recherche du plaisir. Mon rire condamne chez eux l’absence de tout projet réfléchi ; ils n’ont ni yeux ni oreilles, alors que seul le sens de l’homme, éclairé par une ferme pensée, anticipe ce qui est et ce qui sera. Mécontents de tout, ces gens là s’approchent de cela même qui leur déplaît…. Les chefs et les rois estiment heureux les simples particuliers ; les simples particuliers aspirent à la royauté. L’homme d’État envie l’artisan, qu’il croit à l’abri de tout danger ; l’artisan jalouse l’homme politique, qu’il présume omnipotent. Car les hommes n’aperçoivent pas le droit chemin de la vertu, ce chemin sans souillure ni aspérité, où l’on ne risque pas de trébucher, mais où nul ne veut s’engager ; on préfère se jeter dans la voie rude et tortueuse, où le sol est raboteux, où l’on glisse, où l’on achoppe ; la plupart tombent, halètent comme s’ils étaient poursuivis, se querellent, avancent et reculent à tout instant. Les uns, en proie à un amour insensé, se glissent comme des voleurs dans le lit d’autrui, confiants dans leur impudence ; d’autres sont consumés par l’amour de l’argent, et leur mal est insatiable. Ici on se tend mutuellement des pièges ; là, ceux que leur goût de gloire a élevés jusqu’aux nues sont précipités par le poids de leur méchanceté dans un abîme de perdition. On détruit, puis on reconstruit ; on rend des services, puis on le regrette ; on rend des services puis on le regrette ; on s’écarte des devoirs des amitiés, on pousse les mauvais procédés jusqu’à la haine, on fait la guerre à la famille, et c’est l’amour de l’argent qui cause toutes ses absurdités. Ces hommes, en quoi diffèrent-ils des enfants qui jouent et qui, faute de discernement, trouvent dans tout ce qui arrive un prétexte à s’amuser ? Pour ce qui est des appétits, qu’est-ce que les animaux dénués de raison ont encore à leur envier ?….»

Hippocrate «Sur le rire et la folie»

traduction d’Yves Hersant

Rivages poche / Petite bibliothèque

image Démocrite par Johan Moreelse

via Wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Utrecht_Moreelse_Democrite.JPG

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s