Le passeport

Mahfoudh attend une semaine avant de retourner à la sous-préfecture. Lorsqu’il arrive en début d’après-midi (il a mis son costume le plus chic, décidé à en imposer par l’apparence), il évite soigneusement son ancien élève, passant le plus loin possible de son guichet. Avant de monter au premier étage où se trouve la salle d’attente, il lui jette un regard à la dérobée et le vit penché sur sa paperasse, tirant un peu la langue comme s’il peinait sur un exercice de physique ou de mathématique. Il a l’air petit et fragile, englué dans un ordre bureaucratique qu’il perpétue malgré lui et qui finira peut-être par l’engloutir. Mahfoudh se demande comment ce jeune-homme réagirait si on lui notifiait un refus ferme et définitif de passeport. Finirait-il par soupçonner que son ancien professeur, sous ses dehors respectables et intellectuels, n’est peut-être qu’un malfaiteur à qui on reproche des choses très graves ? Les malfaiteurs se recrutent dans tous les milieux, et ceux qui sont chargés d’instruire et d’éduquer leurs semblables ne sont nullement à l’abri des tentations et des actes répréhensibles.

L’escalier ne comporte que quelques marches, et Mahfoudh se retrouve tout de suite dans la salle d’attente. L’homme qui en garde l’entrée ne laisse pas pénétrer n’importe qui : il s’informe d’abord du motif de la demande d’audience. Mahfoudh a sans doute dû l’impressionner par sa mise soignée, sa pipe, ses lunettes, son allure d’intellectuel (ou peut-être de personnage politique qui se permet, chose très rare, le luxe d’être élégant et cultivé ?). Il n’a eu à subir aucune question avant d’accéder à la salle où patientent juste deux personnes.

Au bout de deux heures d’attente, il est reçu non par le sous-préfet lui-même, mais par le secrétaire général de la sous-préfecture qui l’écoute attentivement et s’efforce de lui être utile. Il va jusqu’à téléphoner au commissariat pour demander la fiche de Mahfoudh, prétextant une mission urgente à l’étranger. Il répond ensuite à Mahfoudh que sa fiche va arriver avec d’autres par un courrier du commissariat qui est en route.

Mahfoudh descend attendre au rez-de-chaussée en se tenant hors du champ de vision de son ancien élève. Quelques employés le regardent avec un air qu’il juge entendu. N’était la nouvelle qu’il vient d’avoir de l’arrivée imminente de sa fiche, il aurait cru que son dossier était déjà revenu avec un avis défavorable de la police et qu’il constituait une figure suspecte.

Le messager du commissariat arrive et Mahfoudh va aux informations : sa fiche ne figure pas parmi celles qui sont parvenues. Il attend encore, toujours dans son coin, l’arrivée d’un autre courrier jusqu’à 18 h 30, heure de fermeture de la sous-préfecture…..

Tahar Djaout

«Les vigiles»

Éditions du Seuil – réédité par Points

image http://www.whereissalah.com/passeport-algerien-quand-tu-me-sauves/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Le passeport

  1. Mahfoudh a-t-il fini par obtenir ce qu’il attendait de la préfecture? 🙂

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