Des docteurs et directeurs de conscience

Deux maladies dangereuses ont affligé en nos jours le corps de l’Église. Il a pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine complaisance, une pitié meurtrière, qui leur a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions, pour condescendre à leur vanité et flatter leur ignorance affectée. Quelques autres, non moins extrêmes, ont tenu les consciences captives sous des rigueurs très injustes ; ils ne peuvent supporter aucune faiblesse, ils traînent toujours l’enfer après eux, et ne fulminent que des anathèmes. L’ennemi de notre salut se sert également des uns et des autres, employant la facilité de ceux-là pour rendre le vice aimable, et la sévérité de ceux-ci pour rendre la vertu odieuse. Quels excès terribles, et quelles armes opposées ! Aveugles enfants d’Adam, que le désir de savoir a précipités dans un abîme d’ignorance, ne trouverez-vous jamais la médiocrité où la justice, où la vérité, où la droite raison a posé son trône ?

Certes je ne vois rien dans le monde qui soit plus à charge à l’Eglise. Vainement subtils qui réduisent tout l’Evangile en problèmes, qui forment des incidents sur l’exécution de ses préceptes, qui fatiguent les casuistes par des consultations infinies ; ceux-là ne travaillent, en vérité, qu’à nous envelopper la règle des moeurs ; ce sont des hommes, dit saint Augustin, qui se tourmentent beaucoup pour ne pas trouver ce qu’ils cherchent, Nihil laborant, nisi non invenire quod quoerunt, et, comme dit le même saint, qui tournant s’enveloppent eux-mêmes dans les ombres de leurs propres ténèbres, c’est-à-dire dans leur ignorance et dans leurs erreurs, et s’en font une couverture. Mais plus malheureux encore les docteurs, indignes de ce nom, qui adhèrent à leurs sentiments, et donnent poids à leur folie. Ce sont des astres errants, comme parle l’apôtre saint Jude, qui, pour n’être pas assez attachés à la route immuable de la vérité, gauchissent et se détournent au gré des vanités, des intérêts et des passions humaines. Ils confondent le ciel et la terre, ils mêlent Jésus-Christ avec Bélial, ils cousent l’étoffe vieille avec la neuve, contre l’ordonnance expresse de l’Evangile, des lambeaux de mondanité avec la pourpre royale : mélange indigne de la piété chrétienne, union monstrueuse qui déshonore la vérité, la simplicité, la pureté incorruptible du christianisme.

Mais que dirai-je de ceux qui détruisent, par un autre excès, l’esprit de la piété ; qui trouvent partout des crimes nouveaux, et accablent la faiblesse humaine en ajoutant au joug que Dieu nous impose ? Qui ne voit que cette rigueur enfle la présomption, nourrit le dédain, entretient un chagrin superbe, et un esprit de fastueuse singularité ; fait paraître la vertu trop pesante, l’Evangile excessif, le christianisme impossible ? O faiblesse et légèreté de l’esprit humain, sans point, sans consistance, seras-tu toujours le jouet des extrémités opposées ? Ceux qui sont doux deviennent trop lâches, ceux qui sont fermes deviennent trop durs. Accordez-vous, ô docteurs ; et il vous sera bien aisé, pourvu que vous écoutiez le Docteur céleste. Son joug est doux, nous dit-il, et son fardeau est léger. Voyez, dit saint Chrysostome, le tempérament ; il ne dit pas simplement que son Evangile soit ou pesant ou léger ; mais il joint l’un et l’autre ensemble, afin que nous entendions que ce bon maître ni ne nous décharge ni ne nous accable, et que, si son autorité veut assujettir nos esprits, sa bonté veut en même temps ménager nos forces.

Bénigne Bossuet

«Oraison funèbre de messire Nicolas Cornet

Grand Maître du collège de Navarre»

«Oraisons funèbres»

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814501461/oraison-a-henriette-d-angleterre

image http://en.wikipedia.org/wiki/File:St_Peters_Basilica_Confessional.jpg

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Des docteurs et directeurs de conscience

  1. Nous pourrions reprendre cette vérité de l’Oracle que cite Bossuet dans ce même texte et l’appliquer à l’ensemble de ses oraisons : « La bouche de l’homme prudent est désirable dans les assemblées, et chacun pèse toutes ses paroles en son cœur » – « Os prudentis quœritur in ecclesiâ, et verba illius cogitabunt in cordibus suis » (Eccli., XXI, 20)

  2. arlette dit :

    Un juste milieu en toutes choses est grande sagesse

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