En un temps pas si ancien (puisque l’ai connu, moi l’encore là)

À la maison pas d’appareils ; tout était encore fait à la main. Objets d’un siècle disparu transfigurés dans la conscience générale en objets-souvenirs : le moulin à café, qui était par ailleurs un jouet de prédilection, mais aussi la CONFORTABLE lessiveuse, la SYMPATHIQUE cuisinière à bois, les DRÔLES de casseroles rapiécées par tous les bouts, le REDOUTABLE tisonnier, le FRINGANT chariot à ridelles, la DYNAMIQUE serpette, les ÉBLOUISSANTS couteaux qu’au cours des années les HARDIS rémouleurs avaient presque affûtés jusqu’au dos, le COQUIN dé à coudre, le BON GROS champignon à repriser, le MASSIF fer à repasser grâce auquel on pouvait changer de vêtements car on le posait sans cesse sur la plaque du fourneau pour qu’il soit toujours chaud, et pour finir la PIECE DE CHOIX, la machine à coudre Singer qui marchait à la main et au pied ; et là-dedans il n’y a que l’énumération qui réchauffe.

Mais une autre méthode d’énumération serait aussi idyllique évidement : les douleurs dans le dos ; les main brûlées par l’eau de lessive puis glacées et gercées en étendant le linge – comme le linge gelé craquait quand on le pliait ! – un saignement de nez parfois en se relevant de la position courbée ; des femmes si préoccupées par le souci de tout expédier et vite que, s’oubliant, elles allaient faire les courses avec une certaine tache de sang sur leur jupe ; les plaintes éternelles sur les petites misères, tolérées parce qu’on n’était après tout qu’une femme ; femmes entre elles : non pas : «Comment ça va ?», mais : «Ça va-t-il mieux ?»

Peter Handke

«Le malheur indifférent»

traduction Anne Gaudu

Gallimard

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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7 commentaires pour En un temps pas si ancien (puisque l’ai connu, moi l’encore là)

  1. J’ai aussi connu cette pièce antique 😉 Mes fringues rapiécées me laissaient une petite gêne… il ne faut surtout pas oublier ce COQUIN dé à coudre.

  2. brigetoun dit :

    mais aussi la cuisinière, le charbon, la lessive à la main (toujours pour moi), le balai

  3. francisroyo dit :

    Choc à la vue de la machine à coudre Singer. Elle fut pour moi un jouet d’enfance quand je montais dans l’atelier de mon grand-père, tailleur, au milieu des parfums d’étoffes et de tabac refroidi. J’y ai passé des heures à pédaler , à recoudre inconsciemment le monde, qui en avait bien besoin juste après la guerre.
    En pédalant le plus rapidement possible et émerveillé d’être le responsable du tournis des roues métalliques et du frappement obsessionnel de la pointe (sans aiguille), j’y ai battu bien des records.
    Et de mes rêves de gloire, de l’époque grise et rose à la fois et de la connivence avec mon grand-père souriant, naquit la conviction, jamais éteinte, que c’était là un « objet d’hommes ».
    Secrètement, je resterai toujours, jusqu’au dernier point, le « deus ex machina  » Singer.

  4. micheline dit :

    beau comme ces vieilleries qui ont tant servi

  5. Ici, à Bailleul, mon micro est posé sur cette même table Singer. La machine à coudre a été remplacée par la machine à sourdre.

  6. KMS dit :

    Un jouet d’enfance aussi, comme Francis : http://kmskma.free.fr/?p=527

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