Être dans les nuages.

Aimer autre chose que ce qui est ignoble, puant et bête ; convoiter la Beauté, la Splendeur, la Béatitude ; préférer une œuvre d’art à une saleté et le Jugement dernier de Michel-Ange à un inventaire de fin d’année ; avoir plus besoin du rassasiement de l’âme que de la plénitude des intestins ; croire enfin à la Poésie, à l’Héroïsme, à la Sainteté, voilà ce que le Bourgeois appelle «être dans les nuages». D’où il suit que les nuages sont une espèce de patrie-omnibus pour quiconque n’est pas situé exactement au plus bas de tous les degrés de l’échelle, – ce qui n’est, bien entendu, le cas de personne. Car il y a une hiérarchie de nuages à n’en pas finir et voilà ce que cache soigneusement l’Ennemi des hommes.

Démonstration aussi facile qu’elle est importante. Un pauvre compagnon vidangeur raclant le gratin au fond d’une fosse et songeant aux pommiers ou aux acacias en fleurs, est incontestablement dans les nuages. Un triste employé de commerce interrompant ses bordereaux pour dévorer un feuilleton de Richebourg d’où lui vient la sensation d’une pantelante littérature, est encore plus dans les nuages, si c’est possible, et on ne le lui envoie pas dire. Un notaire ivre d’amour qui fait un quatrième enfant à sa notaresse, oubliant qu’il a déjà procréé un hydrocéphale et deux avortons, est autant dans les nuages qu’on y puisse être, c’est certain, et il faudrait quelque chose comme la monstruosité d’un pharmacien faisant des vers pour y être d’une manière plus inquiétante. Je ne finirais pas, s’il fallait tout dire.

En somme, pour s’enlever instantanément dans les nuages, il suffit de faire, penser, vouloir ou rêver n’importe quoi de propre ou de quasi propre, ne fût-ce qu’une demi-seconde.

Donc ces fameux nuages si énergiquement anathématisés par le Bourgeois peuvent, hélas ! être par lui rencontrés à chaque détour. Quoi qu’il fasse, il n’est jamais sûr de les éviter et voilà pourquoi son sort, bêtement envié, est si douloureux ! On s’est souvent demandé pourquoi le Bourgeois est si cochon, si crapuleusement bas, si enfoncé dans les latrines ! Tout simplement à cause des nuages.

Léon Bloy

«Exégèse des lieux communs»

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814505896/exégèse-des-lieux-communs

sans rapport aucun : le blog va prendre des vacances, jusqu’en août ou septembre

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Être dans les nuages.

  1. Revenez-nous en forme. Entre temps, beau texte de Léon Bloy pour accompagner nos réflexions estivales. « croire enfin à la Poésie, à l’Héroïsme, à la Sainteté, voilà ce que le Bourgeois appelle «être dans les nuages »

  2. joye dit :

    Toi aussi, j’espère, brige ! Bonnes vacances !

  3. Bonnes vacances – dans les nuages, peut-être ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s