Le Révérend Robert James Colley fait scandale

La dunette et l’arrière-pont n’étaient plus les seuls endroits à être envahis par la foule. Ceux qui étaient suffisamment lestes avaient grimpé dans les parties inférieures des haubans d’artimon, tandis qu’au-dessous de moi, le passavant – le parterre en terme de théâtre – contenait encore plus de spectateurs. L’attitude des dames aussi bien que des messieurs tout autour de moi sur la dunette me parut curieuse : tous montraient une sorte de belle humeur scandalisée. Ils auraient aimé, semblait-il, apprendre que les nouvelles étaient fausses – ils auraient préféré savoir – ils auraient infiniment regretté qu’elles fussent vraies – n’auraient pour rien au monde voulu qu’une telle chose arrivât et si, contre toute probabilité, ou possibilité, c’était vrai, alors non, non, jamais… Seule Miss Granham, en descendant de la dunette, montrait un visage compassé ; elle disparut dans le couloir. Mr Prettiman, toujours armé, ne savait plus s’il devait la suivre des yeux ou regarder le gaillard d’avant. Il se décida brusquement à la suivre. Mais, à l’exception de ce couple sérieux, les occupants du pont arrière chuchotaient et hochaient la tête avec une animation qui convenait mieux aux cabinets d’une assemblée qu’au pont d’un navire de guerre. Au dessous de moi, j’aperçus Mr. Brocklebank lourdement appuyé sur sa canne, une femme de chaque côté dont la capote s’inclinait vers lui avec l’air d’opiner. Cumbershum se tenait près d’eux sans parler. Nous en étions à ce point de notre attente quand un silence général se fit et on put entendre les doux bruits du bateau – la mer contre son bordage, la caresse de la brise agaçant le gréement. Dans le silence, et comme s’il l’avait engendré, mes oreilles – nos oreilles – surprirent le son lointain d’une voix d’homme. Elle chantait. Nous comprîmes aussitôt que c’était Mr. Colley. Il chantait et sa voix était aussi maigre que son corps. L’air et les paroles n’étaient que trop connus ; c’était une chanson de cabaret ou une romance populaire. Je me demande où Mr. Colley l’avait apprise.

 

William Golding

«Rites de passage

Trilogie maritime, 1»

traduction Marie-Lise Marlière

Gallimard

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Le Révérend Robert James Colley fait scandale

  1. nanamarton dit :

    Merci pour cet extrait d’un Golding inconnu : encore une référence à serrer précieusement dans la listàlire !

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