le génie subtil du roman

Ce n’est pas défaut de savoir, mais au contraire très profond savoir que celui qui construit et anime ces figures de l’indéterminé, de l’incertain, de l’hésitation, qui sont celles de la vie humaine dès lors qu’on ne la ravale pas à être une simple force, un élément d’une mécanique, d’une stratégie. L’indéterminé, l’incertain, l’hésitation qui sont celles de l’âme, oserait-on dire, d’un vieux mot – dès lors qu’on ne s’en décrète pas l’ingénieur. Le savoir que nous transmet le roman, précisément, et qu’il est seul à pouvoir nous transmettre – ni l’histoire ni aucune science humaine ne le pourra – c’est celui-ci : nos destinées sont toutes tramées d’équivoque, même les plus apparemment droites, il est rare qu’elles ne se laissent pas envisager de plusieurs façons, qu’elles ne soient pas susceptibles de plusieurs vérités. Strum, le physicien russe, et juif, qui est l’un des protagonistes de Vie et destin –le monument de Vassili Grossman, et l’un des très grands livres du XXe siècle – est-il un homme faible et conformiste – il est tout ému lorsque Staline lui parle au téléphone, il se laisse aller, par lâcheté, à signer un texte contre les médecins juifs accusés d’avoir empoisonné Gorki- ou bien un résistant, un Sakharov avant la lettre – il refuse de faire son autocritique lorsqu’il est accusé de véhiculer des théories physiques idéalistes et étrangères ? Il est l’un et l’autre, comme la princesse Sherbatoff était princesse et maquerelle. Lord Jim, le héros du livre de Conrad, est-il un lâche ? Second du navire qui semble sur le point de couler, il a fui sur un canot, abandonnant les passagers à une mort presque certaine. Est-il un homme courageux ? Seul de tous les officiers, il affronte le procès et « l’enfer » de la culpabilité. « C’était un cas, dit Marlow, le porte-parole de Conrad, qui dépassait de loin les compétences d’une commission d’enquête. C’était une querelle subtile et fondamentale sur la véritable essence de l’être ; elle n’avait nul besoin de juges. (…) Cela m’obligeait à considérer la convention qui se cache dans toute vérité, et la sincérité essentielle d’une contrevérité. Il en appelait à la fois aux deux versants de l’âme : celui qui regarde constamment la lumière du jour, et celui qui, telle la face cachée de la lune, reste sournoisement tapi dans une obscurité perpétuelle. » Je dirais volontiers que le domaine du roman, ou plus généralement de la littérature (il y a la nouvelle, il y a le théâtre, il y a certains récits), c’est cette « querelle subtile et fondamentale sur la véritable essence de l’être. » Le roman va subtilement, à pas légers, vers ce qui est fondamental, et ce fondamental, cette « essence de l’être », il découvre qu’elle est ambiguë : chose impensable pour le discours politique, qui veut au contraire des rôles fixes, des « positions ». La politique range (comme semble le suggérer l’expression « mots d’ordre »), le roman dérange.

Olivier Rolin

«Le génie subtil du roman»

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814500334/le-génie-subtil-du-roman

image http://blog.crdp-versailles.fr/cdirenoir/index.php/image/Galerie/04_Rayonnage_romans_01?gallery=26/10/2008/Le-CDI-en-images

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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