L’école à la fin du 19ème siècle

Nos maîtres n’étaient pas responsables, eux non plus, de ce régime affligeant. Ils n’étaient ni bons ni méchants, ce n’étaient pas des tyrans ni des camarades secourables, mais de pauvres diables qui, asservis au schéma, au plan d’études prescrit par les autorités, devaient s’acquitter de leur «pensum» comme nous du nôtre et – nous le sentions très bien – ils étaient aussi heureux que nous quand, à midi, retentissait la cloche qui leur rendait, comme à nous-mêmes, la liberté. Ils ne nous aimaient pas, ils ne nous haïssaient pas, et comment l’auraient-ils pu puisqu’ils ne savaient rien de nous ? Au bout de quelques années, ils ne connaissaient le nom que d’une minorité d’entre nous ; dans l’esprit des méthodes d’alors, ils devaient avoir pour seul souci d’établir le nombre de fautes que «l’élève» avaient faites dans son dernier devoir. Ils étaient installés sur leur chaire surélevée, nous étions en bas, ils nous interrogeaient, nous devions répondre, là se bornaient nos relations. Car entre le maître et ses élèves, entre la chaire et les bancs, entre le haut et le bas – séparations bien visibles – il y avait l’invisible barrière de «l’autorité» qui empêchait tout contact. Qu’un maître eût à considérer l’écolier comme un individu, ce qui exigeait qu’on s’enquît de ses qualités particulières, ou qu’il eût à rédiger sur lui, comme aujourd’hui cela va de soi, des «rapports», c’est-à-dire des synthèses de ses observations, cela, à l’époque, eût dépassé de beaucoup ses attributions comme ses aptitudes ; d’autre part, une conversation particulière eût compromis son autorité en nous plaçant trop, nous, les «écoliers», au même niveau que lui, notre «supérieur». Rien ne me paraît plus caractéristique de cette absence totale de relations intellectuelles et spirituelles entre nous que le fait que j’ai oublié tous les noms et tous les visages de mes maîtres.

Stefan Zweig

«Le monde d’hier»

traduction de Serge Niémetz

Belfond – Le livre de poche

image http://jdalbera.free.fr/stockholm/skansen/pages/ecole_salle_classe.htm

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s