L’essaim

. on dirait que toutes les portes de la ville s’ouvrent en même temps d’une poussée subite et insensée, et la foule noire s’en évade ou plutôt en jaillit, selon le nombre des ouvertures, en un double, triple ou quadruple jet direct, tendu, vibrant et ininterrompu qui fuse et s’évase aussitôt dans l’espace en un réseau sonore tissu de cent mille ailes exaspérées et transparentes. Pendant quelques minutes, le réseau flotte ainsi au-dessus du rucher dans un prodigieux murmure de soieries diaphanes que mille et mille doigts électrisés déchireraient et recoudraient sans cesse. Il ondule, il hésite, il palpite comme un voile d’allégresse que des mains invisibles soutiendraient dans le ciel où l’on dirait qu’elles le ploient et le déploient depuis les fleurs jusqu’à l’azur ; en attendant une arrivée ou un départ auguste. Enfin, l’un des pans se rabat, un autre se relève, les quatre coins pleins de soleil du radieux manteau qui chante, se rejoignent, et, pareil à l’une de ces nappes intelligentes qui pour accomplir un souhait traversent l’horizon dans les contes de fées, il se dirige tout entier et déjà replié, afin de recouvrir la présence sacrée de l’avenir, vers le tilleul, le poirier ou le saule où la reine vient de se fixer comme un clou d’or auquel il accroche une à une ses ondes musicales, et autour duquel il enroule son étoffe de perles tout illuminée d’ailes.

Ensuite le silence renaît ; et ce vaste tumulte et ce voile redoutable qui paraissait ourdi d’innombrables menaces, d’innombrables colères, et cette assourdissante grêle d’or qui toujours en suspens retentissait sans répit sur tous les objets d’alentour, tout cela se réduit là minute d’après à une grosse grappe inoffensive et pacifique suspendue à une branche d’arbre et formée de milliers de petites baies vivantes, mais immobiles, qui attendent patiemment le retour des éclaireurs partis à la recherche d’un abri.

Maurice Maeterlinck

«La vie des abeilles»

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814506077/la-vie-des-abeilles

image http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Essaim_d’abeilles_en_vol.JPG

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour L’essaim

  1. Fines observations d’un naturaliste.

  2. Arlette dit :

    Impressionnant et grande peur de ce tumulte , car en Mai au fond du jardin cela arrive et passe
    Les mots si bien posés de l’écrivain font presque entendre le bourdonnement

  3. Coïncidence ?! Hier même, j’assistai Bernard, l’ancien berger, cultivateur, forgeron, etc. du hameau dans ses efforts pour récupérer un essaim qui s’était installé derrière un des volets de mon voisin après être passé en nuée au dessus de nos têtes.
    La première tentative a échoué, la reine n’est pas entrée dans la ruche où Bernard l’a délicatement déposée en compagnie de la grappe de ses fidèles qui étaient s’étaient agglutinés autour d’elle. Fuyant jusqu’à un noisetier près du ru fantomatique qui court virtuellement derrière chez moi, l’essaim s’est alors installé en trois endroits, puis regroupé là où était la reine.
    Cette photographie, j’ai vécu dans sa profondeur, alors que, ivre du chant des abeilles et de l’espace que leur vol fractionnait à l’infini, je vivais en leur nuage amical.
    J’aime les coïncidences, elles multiplient les petits bonheurs.
    Maurice Maeterlinck était de cette époque où les scientifiques faisaient avant tout leurs humanités … son écriture est un délice, merci pour cet extrait.

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