Nuit – pluie – la rue sous la fenêtre

Quand on veut se rappeler, le corps mécaniquement ralentit. Mais le retour à l’inverse accélère chaque mouvement, chaque rue – chaque pas fermement posé sur le prochain annule souvenir et mémoire – poids morts supplémentaires déchargés. Les pas dans un premier temps amassés en une seule rumeur bruissante se sont ensuite espacés dans l’étirement du soir. On est rentré, peu à peu. Les maisons se sont fermées, et allumées en même temps. À chaque lumière allumée dedans a correspondu une ombre de moins allongée dehors ; pourtant. Tout le monde n’est pas arrivé, et ceux qui se sont attardés, vingt et une heures quarante cinq, rentreront bien plus tard. Bien trop tard, sans doute. Leurs ombres de plus en plus allongées n’en finiront pas de rentrer. En ce moment, ils sont peu nombreux, ceux qui passent et se pressent – ceux qui dans leur hâte allongent encore davantage leur ombre sur le sol qui se traîne jusqu’à moi, je peux les voir. Je peux les entendre, les ombres tirer à elles les corps, et crier, s’accrocher aux rebords des trottoirs pour les maintenir ici – dehors de froid et de soir qui tombe, dehors perdu sous chaque ombre laissée au pied des immeubles allumés et désormais fermés aux ombres en bas recouvrant maintenant la ville et qui passeront la nuit dehors. Dehors, grande cérémonie du soir qu’on rejoue en aveugles, la voix suffit. Et je suis là pour le compte – chaque voix, chaque pas dans le soir. Je suis là, les corps sont en place, tout peut commencer – chaque seconde tombée sous la nuit, sous ses rafales que rien n’interrompt. Je suis là – à l’affût de chaque corps tombé quand une ombre accrochée davantage qu’une autre parvient à s’arrimer plus fermement au sol – à entraîner la chute de ceux qui passent et resteront dehors ; je peux les compter. Ces corps tombés qui interrompent la marche obscurcie du monde – préparent l’avènement de la nuit, qui sans eux n’existerait pas. Ces silhouettes laissées pour des ombres dehors sont la nuit même qu’elles arpentent, de long en large comme un couloir dressé sous leurs pas – et leurs voix.

Arnaud Maïsetti

«où que je sois encore…»

Seuil – collection Déplacements

repris et retrouvé dans Publie.net – REPRINT

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814506398

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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