La rencontre

Effectivement, dans la steppe patagone on est entre ciel et terre. Ajouté à l’uniformité de la plaine cela permet de tout voir, objet ou détail, aussi loin soit-il, et tout prend un caractère inédit, extraordinaire.

Comme la voiture était équipée d’un lecteur de cassettes et que nous en avions une de Jorge Cafrune, nous avons parcouru les trente premiers kilomètres en chantant à pleins poumons “l’Uruguay n’est pas un fleuve, c’est un ciel bleu qui passe” sans nous soucier du vent qui changeait d’humeur et commençait à souffler en rafales, secouant le véhicule et soulevant des rideaux de terre sur son passage. Nous regardions le chemin solitaire où nous n’avions croisé aucune autre voiture, aucun être vivant, humain ou animal, jusqu’au moment où nous avons vu quelque chose apparaître dans le nuage poudreux qui brouillait l’horizon.

Un homme marchait dans notre direction. Nous sommes arrivés à sa hauteur. Il était jeune et avait de longs cheveux noirs, une grosse moustache au-dessus d’un sourire amical et des lunettes de motard pour protéger ses yeux de la poussière.

Mon socio a baissé la vitre et l’a salué d’un “bonjour l’ami” auquel il a répondu avec un sourire “je l’espère bien”.

– Vous allez dans quelle direction 

– Droit devant, comme presque tout le monde, a-t-il répondu.

C’est d’une logique écrasante, a commenté mon socio, et nous l’avons regardé avancer. Il se déplaçait avec aisance, comme s’il savourait tout particulièrement cette marche dans le vent et la poussière. De temps en temps, il mettait sa main en visière au-dessus de ses lunettes pour scruter l’horizon. Nous l’avons de nouveau rattrapé :

Vous cherchez quelque chose ?

Il s’est arrêté, a relevé ses lunettes protectrices et nous a longuement observés avant de répondre :

Je cherche un violon.

Pourquoi pas ? Quoi de plus sensé que de chercher un violon au beau milieu de la steppe ? S’il nous avait répondu qu’il cherchait une aiguille on en aurait déduit qu’il s’agissait d’un ermite qu’il valait mieux laisser tout seul, mais un violon est une métaphore de la douceur ou de la tristesse, aussi nous lui avons répondu que nous n’en avions vu aucun sur les trente derniers kilomètres.

Ça ne m’étonne pas mais je vais le trouver. Qui cherche trouve, a-t-il déclaré.

Nous avons donc laissé la voiture au bord du chemin pour l’aider dans ses recherches.

Luis Sepulveda

«El Tano»

édition Métailié

extrait gratuit de

«Dernières nouvelles du Sud»

http://blog.epagine.fr/index.php/2012/06/jusquau-30-juin-une-histoire-patagonienne-de-sepulveda-offerte-par-les-editions-metailie/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s