allongée là

L’hologramme de moi s’allonge sur l’hologramme de lit. Ils se fondent l’un dans l’autre puis durcissent, puisque nous sommes réels.

Je peux choisir. C’est une question de choix. Choisir de regarder par la fenêtre la ville, la fumée qui s’élève ponctuellement ou la télévision toujours en marche, tête inclinée à cause de l’angle du socle fixé au mur.

Ou bien fixer mes pieds sous le drap de coton pour lire le sigle C.H.R. Ou ne rien regarder du tout, laisser mes yeux cesser de voir et attendre. Le temps n’est pas le même ici. Soixante secondes ne font pas une minute, soixante minutes ne font rien d’identifiable, le découpage du temps ne découpe pas.

Regarder droit devant, se reposer le cou. Depuis combien de jours combien de temps mes épaules rigides se serrent plus qu’il ne faut l’une contre l’autre. Trop hautes, comme tirées par deux élastiques qu’on aurait fixés à mes omoplates. L’étonnement parfois brutal – les épaules, c’est là qu’elles devraient être ? – avant qu’elles ne remontent automatiquement.

Regarder droit devant. Sur le mur, justement, une marine de Dufy, la reconnaître comme un visage ami, un humain à saluer au pays des machines, Ça fait longtemps, qu’est-ce que tu deviens. Ses triangles colorés, la cambrure de ses voiles de bateaux aplatie sous le verre. Le cadre blanc utile pour éviter que la désolation déborde, ce que fait un rebord de ciment pour contenir les feuilles en décomposition d’une piscine qu’on aurait négligée trop longtemps. Ni mer, ni ciel à l’intérieur. Une marine desséchée. Quelqu’un devrait entrer, la sceller sur un clou, la laquer, la cacheter sous vitrage, le sort que l’on réserve aux papillons morts. J’aimais Dufy, pourtant. Je l’aime normalement. C’est une question de normalité.

Regarder droit devant, c’est simple. Dans l’alignement, mes pieds nus sous des draps en pleine journée pâles, pas de sable ou de sandales autour, mes pieds qui disent mon corps cru, mes pieds aseptisés d’avoir marché sur le sol synthétique. C’est une question de contagion, d’ensevelissement.

Christine Jeanney

«Signes cliniques»

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503540/signes-cliniques

image http://abbie143.skyrock.com/2951651059-De-ma-chambre-d-hopital.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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