Se reconvertir ?

Sans qu’il sache très bien pourquoi, sa mémoire le ramène au jour du printemps 1898 où eut lieu la première messe d’anniversaire pour la mort de sa deuxième épouse : un jour un peu particulier parce qu’il coïncida à Novonikolaevsk avec l’ouverture si célébrée de la circulation sur le pont enjambant le fleuve Ob, ouverture qui apporta la prospérité dans le village, car au même moment s’acheva la construction de la grande gare ferroviaire (par laquelle dans un avenir très proche passerait le Transsibérien), des dépôts et des ateliers. Après quoi de nombreux constructeurs quittèrent le village pour en bâtir d’autres qui auraient sans doute de l’avenir, mais Novonikolaevsk ne disparut pas : beaucoup de gens venaient des bourgades voisines parce que de grandes quantités de marchandises arrivaient par la voie ferrée. Et, grâce aux échanges et à l’apparition de nouveaux commerces, le village devint très vite une petite grande cité. Il ne restait plus qu’à conclure tout cela ar de grandes célébrations pour l’annonce officielle, un mois auparavant, du statut de ville.

Au gré de ses réflexions, Andrei Petrovitch Petreskov voit, une fois de plus, très clairement que Novonikolaevsk peut très vite devenir un lieu où se concentrera le capital bancaire. L’installation imminente de la Siberian Bank est prévue et d’autres banques sans doute suivront. Même si son travail de procureur lui apportera de plus en plus de bénéfices conséquents, Andrei Petrovitch Petreskov pressent qu’il ferait mieux de renoncer à la magistrature et d’entrer dans le monde des affaires qui sont déjà aux portes de la ville flambant neuve. Il a une longue expérience après avoir été tant d’années procureur à Vladivostok et il ne veut pas qu’il lui arrive de nouveau la même chose que lorsque les puissantes banques se sont installées dans cette ville. Il a té trop longtemps procureur et son talent dans la gestion de l’argent exige de nouveaux horizons. De plus, six enfants sont une charge sérieuse et préoccupante, d’autant plus que les deux premiers n’ont pas l’air de vouloir travailler, en effet ils cultivent tous les deux la sottise, la conspiration et le délit.

Enrique Vila-Matas

«Explorateurs de l’abîme»

Christian Bourgeois Éditeur

image http://toulousecei.free.fr/article.php3?id_article=36

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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