La salle de classe après les élèves

Le soir au contraire, après le départ des enfants, quand les pièces sont vides, de nouveau apparemment vides de ce dont elles étaient gonflées comme une outre, de ce dont elles ont été remplies durant la journée et dont murs, plafond, sol résonnent encore (cris, rires, éclats de voix, bousculades sonores dans les couloirs, chuchotements espiègles ou complices entre les rangées de tables et de chaises, crissements, chutes de livres ou de règles : l’habituel bourdonnement de la ruche), l’espace semble rétréci d’autant et ce jusqu’à ce qu’on ait soi-même quitté la classe, éteint la lumière, fermé la porte. Avant, on sera là, comme dans une boîte, enfermé par quelque génie insolemment vengeur, insolemment facétieux, pure émanation des humeurs enfantines, cloué au bureau, les oreilles bourdonnant de mille bruits, le cerveau farci de ce qu’on n’a pas eu le temps de laisser décanter, mille particules flottant encore dans le liquide cérébral qui empêchent de réfléchir aisément, calmement, raisonnablement, face à la pile des cahiers à corriger qu’on teinte de rouge, jetant de temps à autre un œil hébété sur la cour de récréation rendue à elle-même, devenue un espace inutile incroyablement vaste et laid, aussi désolé qu’une friche industrielle.

Lassitude, insatisfaction, frustration lestent le plus souvent l’ordinaire de ces fins de journée : ce qu’on n’a pas fait, ce qu’on aurait dû faire, ce que, pressé, on a bâclé, ce qu’il reste à faire qui semble soudain insurmontable et provoque ces insomnies récurrentes, parce qu’on y croit, fait mine d’y croire encore au pouvoir salvateur de l’école, au marche-pied social qu’elle représente, préférant ignorer les statistiques qui le démentent avec constance, préférant croire à l’espoir d’une transmission capable de hisser sur nos épaules ces enfants de prolétaires, de laissés-pour-compte à l’ambition émoussée, éteinte, morte, comme si leur vie était faite déjà, héritiers des maigres rêves de leurs parents, résignés par avance à l’avenir qu’on daigne leur concéder, ailes mutilées avant même l’envol.

À quoi s’ajoute une odeur particulière, ce parfum composite de craie et d’encre, de papier et de poussière, de transpiration, ou même pas de transpiration : l’odeur qui sourd des corps et à laquelle la plupart du temps on reste indifférent, qu’on ne remarque pas ou à peine tant les lieux, les êtres sont ordinairement aseptisés, sauf quand une trentaine d’entre eux sont six heures durant confinés dans un espace aussi réduit. La journée terminée, l’atmosphère en est saturée, comme si l’oxygène disponible avait progressivement été absorbé sans qu’on s’en soit aperçu. C’est seulement après avoir reconduit les enfants jusqu’au portail de l’école qu’en y revenant on manque suffoquer et qu’on mesure à quoi on a miraculeusement échappé : une indolore mais inéluctable asphyxie.

Jean-Pierre Suaudeau

«Photo de classe/s»

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814505933

image http://www.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2012/02/19/002-decrochage-quebec-regions.shtml

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour La salle de classe après les élèves

  1. Un brin de tristesse dans ce texte, comme nous disons chez nous.

  2. Arlette dit :

    Il en reste inconsciemment une empreinte indélébile …

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