Maintenant

Jadis, cela se fût sans doute ordonné d’une autre manière. Il patiente sur un banc, à la fin d’un dimanche. La conversation qui s’engage à mi-voix durera tard après le crépuscule. Malgré l’obscurité, il faut assembler quantité de bruits incertains et parler clair. C’est là une étrange manière de survivre. Des vocables brûlent. Le Dieu derrière les meubles récite des mots vagues ; il a perdu tous ses bijoux.

Comme certaines étoiles reculées ou très vieilles, n’influençant plus guère la destinée des hommes, manquant trop d’éclat, cela n’est pas vraiment mourir, mais décompter les heures et se rappeler les noms de ceux que l’on avait aimés.

Il feuillette d’anciens livres et se reconnaît au détour d’une phrase. Il écoute sa musique lointaine, le léger bruit de bouche d’une aïeule aux cheveux tirés qui racontait l’histoire en fronçant les paupières derrière ses lunettes. Puis cette odeur confuse de reinettes alignées sur des journaux ouverts au sec dans le grenier, une touffe de lavande ou de thym, séchant la tête en bas, accrochée à une poutre, des cartes postales dans une caisse, des photos et des livres, toujours les mêmes, qu’il feuillette assis sur une malle. Des peaux qui pèlent, parcheminées. Comme le brouillon de quelque chose. Baissant la voix, tournant le dos, cela se tait.

S’effacer, lui laisser la place, il ne l’occupera jamais toute, il fait le vide autour de lui. Difficile à dire : il se concentre et se ramifie, un rien suffit à son visage, il en change, ne veut pas savoir, mais connaît des choses. Il va, passe, s’infléchit, se propage et parle à peu près sans rien dire, derrière les bouquets d’ortie, appelant avec peu de mots du fond d’un terrain vague.

Jean-Pierre Maulpoix

«Ne cherchez plus mon coeur»

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814506350/ne-cherchez-plus-mon-coeur

photo http://nolatularosa.blog.lemonde.fr/2007/05/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Maintenant

  1. Un bel éloge des objets laissés épars dans une pièce qui n’a pour seul résident que la solitude.

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