Photographier Birkenau

À partir de ce moment, j’ai pratiquement photographié toute chose à l’aveugle. D’abord parc qu’une sorte d’urgence me poussait en avant. Ensuite parce que je n’avais pas envie de transformer ce lieu en une série de paysages bien cadrés. Enfin, tout cadrage précis m’était presque interdit, techniquement parlant, en ceci que la lumière pesante de cette mi-journée, dont les nuages dans le ciel accentuait presque l’intensité, ou du moins l’intensité de plomb m’empêchait de vérifier quoi que ce fût sur le petit écran de contrôle de mon appareil digital.

Mais qu’est-ce qu’un horizon à Birkenau ? Qu’est-ce qu’un horizon dans ce lieu conçu pour briser tout espoir ? L’horizon, ce sont d’abord ces plans de terrain désolés – aujourd’hui désolés, alors grouillant de toute une population terrorisée – que dominent les miradors. Il y a bien, tout là-bas, la ligne de crête des arbres de la forêt. Il faut alors tenter de projeter son regard au plus loin, par delà les clôtures électrifiées du camp : là où, comme on dit, la nature «reprend ses droits» et où, peut-être, existe encore un droit pour les humains, dont ce lieu, justement, a si efficacement géré la négation. Mais l’horizon, ici, ce sont d’abord les traits horizontaux des barbelés – une vingtaine de rangées environ – qui, à hauteur d’homme, où que l’on soit, emprisonnent la vue comme la vie.

Tout l’espace est raturé, rayé, entaillé, biffé, écorché par les barbelés. Des horizontales hérissées, mises en place non pour se repérer, comme dans un appareil optique de quadrillage perspectif, mais pour renoncer à tout. C’est donc un horizon par-delà toute orientation ou désorientation. …

Georges Didi-Huberman

«Écorces»

Les Éditions de minuit

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Photographier Birkenau

  1. Arlette dit :

    Un souffle pourtant , passe et passera toujours

  2. Je ne suis pas convaincue par ce texte « mode d’emploi » . Si la photographie relayée ici rend compte du flou de la douleur ressentie et toujours présente (sorte de coma lointain et proche à la fois) le texte fait tomber cette atroce torpeur qu’il y a dans la paralysie des sens. Dommage.

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