Arrivée aux forges

Je longe les bâtiments, que je reconnais pour les avoir vus dans la brochure que m’avait envoyée Philippe Mairot – le canal d’amenée, la végétation qui pousse en désordre, comme si le site était à l’abandon, l’Ain aux eaux claires. On est continuellement dans la rumeur de la chute d’eau et on peut raisonnablement se demander si l’on fait encore quelque chose dans cette installation fermée, vétuste, partiellement ruinée, au bord de la rivière, et si oui, quoi ? À l’entrée de la cour, près des logements ouvriers, du linge sèche. Aucun bruit. Je prends la petite route, en aval des forges, qui passe l’Ain et s’élève jusqu’à la voie ferrée qui court sur une corniche, traverse un pont de fer macadamisé et chemine sur la chaussée dégradée. On est en pays calcaire. Le long de l’Ain, et tout autour des forges, de très beaux noyers. La gare, aujourd’hui rasée, devait s’élever sur une esplanade qui s’étend jusqu’à un pont enjambant la vallée. Me sens très loin de tout, étourdi par le dépaysement, la chaleur, l’indécision aussi. Le directeur des forges, M. Boulet, m’a prévenu, hier, de son passage entre cinq et six….

Pierre Bergounioux

«Carnet de notes – 2001 – 2010»

Verdier

Supposons donc que, par inadvertance ou délibérément, on se soit égaré dans ces parages. La route sinue entre d’abruptes parois de roche claire qui tire, avec l’éloignement, sur le bleu. Il faut faire attention. La chaussée est étroite. Une rivière en contrebas, dont elle épouse le tracé, accroche des reflets, répand de la lumière entre les arbres. À peine a-t-on contourné la pile en maçonnerie d’un viaduc au tablier de fer qu’on atteint un petit pont jeté sur un autre cours d’eau – l’Ain – qui se joint au premier. Ce sont des esprits d’un autre âge qui ont dessiné puis construit l’ouvrage. Celui-ci, outre qu’il est peu large, accuse à mi-longueur, entre les deux arches, un curieux changement de direction. Il semblait devoir mener droit à un groupe de volumineuses bâtisses percées d’innombrables fenêtres mais se ravise et oblique brusquement à droite. La route, dès qu’elle prend pied sur l’autre rive, prolonge le mouvement de torsion amorcé par le pont et l’on est expédié plein sud quand on pensait benoîtement continuer en est. La raison en est qu’un escarpement rocheux est venu se mettre en travers du chemin et que la route en est réduite à emprunter le passage que s’est frayé la rivière. Des esprits d’un autre âge, disait-on, à propos de l’ouvrage. Oui, d’avant l’automobile, le béton précontraint, la vitesse. C’est à l’homme qui marche, au pas traînant des boeufs que songeaient ceux qui taillèrent soigneusement les moellons de calcaire et ne virent pas d’inconvénient à modifier l’axe du pont à mi-longueur.

Pierre Bergounioux

«Les forges de Syam»

Collection Verdier-poche

image http://traditionnal.gobages.net/category/sortie-pche/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s