Gordon dans la boutique de M. McKechnie

C’était l’heure creuse de l’après déjeuner, où il faut s’attendre à peu de clients ou à pas du tout. Il était seul avec sept mille livres. La petite pièce sombre, sentant la poussière et le papier moisi, qui donnait sur le bureau, était pleine à craquer de livres, pour la plupart vieux et invendables. Sur les derniers rayons près du plafond les in-quarto d’encyclopédies tombées en désuétude dormaient paisiblement sur leur plat, en piles, comme les cercueils étagés dans les fosses communes. Gordon écarta les rideaux bleus, imprégnés de poussière, qui tenaient lieu de porte à la pièce contiguë. Celle-ci, mieux éclairée que l’autre, renfermait la bibliothèque de prêt. C’était une de ces bibliothèques «à deux pence, sans cautionnement», aimées des chapardeurs de bouquins. Pas d’autres livres, là, que des romans, bien entendu. Et quels romans ! Mais cela aussi allait sans dire.

Au nombre de huit cents, ces romans s’alignaient sur trois côtés de la pièce jusqu’au plafond, rangée sur rangée de dos rectangulaires, de couleurs criardes, donnant l’impression que les murs étaient faits de briques multicolores placées verticalement. Ils étaient disposés par ordre alphabétique. Arlen, Burroughs, Deeping, Dell, Frankau, Galsworthy, Gibbs, Priestley, Sapper, Walpole. Gordon les regarda avec une haine apathique. En ce moment il haïssait tous les livres, et les romans plus que tous les autres. Il avait un haut-le-coeur à l’idée de toute cette littérature de camelote, pâteuse, à moitié cuite, amoncelée en ce lieu. Du pudding, du pudding à la graisse. Huit cent grosses tranches de pudding, l’emmurant – comme un caveau construit en roche poudingue. Il étouffait, à cette pensée.

George Orwell

«Et vive l’aspidistra !»

traduction Yvonne Davet

10/18

image http://www.scifi-universe.com/actualites/4784-pendant-ce-temps-en-angleterre.htm

en très approximative adéquation

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Gordon dans la boutique de M. McKechnie

  1. francisroyo dit :

    Un ami fut tenancier d’un estaminet-librairie à Mons à l’enseigne de l’Aspidistra. Tout se tisse et nous rapproche.

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