Uashat

Là c’est l’école primaire. Ils l’ont bâtie il y a quelques années. Lorsqu’on la regarde de haut, on peut voir la forme d’un oiseau. Un aigle, je crois. Pour être poétique. Ma mère travaille dans cette école. Elle aide les élèves en difficulté, les déficits d’attention, les classes à part. Elle enseigne à l’un de ses neveux. Un jour, elle lui a donné dix dollars, juste parce qu’elle voulait lui faire plaisir. Le même jour, un autre de ses élèves, lui a demandé s’il pouvait avoir dix dollars lui aussi. C’est drôle, tu comprends. Elle dit qu’elle fait son expérience, sa science. Ce n’est pas qu’elle soit jeune, mais elle a commencé à étudier tard dans sa vie. Elle nous avait nous, mais on a grandi, elle voulait plus. Je l’admire, c’est certain, comme toutes les filles admirent leur mère, je suppose. Là, c’est la CPE. Le projet a pris du temps à se concrétiser. L’extérieur ressemble à une cage à chiots peinte en orange. Je préfère le bleu et les formes d’oiseaux. Incohérentes. Rêveuses. La fille qui vient chercher sa fille c’est ma cousine du côté de mon père. Elle a vingt-deux ans, mais on lui en donnerait cinq de moins. Toute petite et belle. Elle a recommencé l’école cette année. La plus grande de ses filles va à la maternelle. Son copain étudie à Forestville. Ça se trouve à quatre heures d’ici, en allant vers Québec. Ils ne doivent pas se voir souvent. Je me souviens quand je restais à Québec j’étais séparée de mon amoureux. Le plus souvent j’étais triste et ennuyeuse, un chiot qui ne remue plus la queue. En continuant par-là, il y a le cimetière catholique. Il n’y a pas beaucoup de tombes, et ce n’est pas parce qu’on ne meurt pas beaucoup. Le premier cimetière est de l’autre côté de la réserve. Ceux qui sont morts après les années soixante sont tous enterrés ici. Comme mon grand-père du côté de ma mère, Alexandre. En innu, on dit Nikshan, c’est un dérivé. Il y a un beau monument en pierre qui lui sert de tombe, à lui et à ma grand-mère. Quand j’étais petite, il était placé dans la cour arrière de sa maison. On courait autour et on s’accrochait sur les petites branches qui dépassaient. On ne savait pas qu’un jour, il désignerait la mémoire de quelqu’un et que l’envie de s’y balancer passerait. Je n’ai pas vraiment connu mon grand-père. On ne comprenait pas ce qu’il disait, ses dents étaient toutes tombées. Lorsqu’il demandait un service, aller lui chercher un verre d’eau, on ne pouvait même pas le lui rendre. Alors, il se levait et on se sauvait. J’étais jeune, mais je savais qu’il était admirable. Je voyais les vieux le saluer de leur balcon. Les jeunes artistes arrêter devant sa maison pour lui rendre visite. Les gens le regardaient travailler, pas pour entendre ses marmonnements. Mais pour écouter ce que ses mains usées avaient à leur apprendre. J’ai compris en grandissant, qu’il n’était pas de ses vieux qui tentent désespérément d’inculquer leur savoir. Il donnait, c’est tout. Sans forcer la main du futur artisan. Un aîné. Il a habité sa maison jusqu’à sa mort.

Naomi Fontaine

«Kuessipen»

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503793

image http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:QC_Uashat_VieuxPosteCieBaieHudson.jpg

ce n’est pas l’école, et c’est plus vieux – mais c’est Uashat

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Uashat

  1. Des accents bien de chez nous. Un paysage familier. Une langue si proche. Émotion assurée.

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