Giacomo le bibliomane

Ces nuits fiévreuses et brûlantes, il les passait dans ses livres ; il courait dans ses magasins ; il parcourait les galeries de sa bibliothèque avec extase et ravissement, puis il s’arrêtait, les cheveux en désordre, les yeux fixes et étincelants. Ses mains tremblaient en touchant les livres des rayons ; elles étaient chaudes et humides. Il prenait un livre, en retournait les feuillets, en tâtait le papier, en examinait les dorures, le couvert, les lettres, l’encre, les plis, et l’arrangement des dessins pour le mot finis. Puis il le changeait de place, le mettait dans un rayon plus élevé, et restait des heures entières à regarder le titre et la forme.

Il allait ensuite vers ses manuscrits, car c’étaient ses enfants chéris ; il en prenait un, le plus vieux, le plus usé, le plus sale ; il en regardait le parchemin avec amour et bonheur ; il en sentait la poussière sainte et vénérable ; puis ses narines s’enflaient de joie et d’orgueil, et un sourire heureux venait sur ses lèvres.

Oh ! Il était heureux, cet homme ; heureux au milieu de toute cette science, dont il comprenait à peine la portée morale et la valeur littéraire, il était heureux au milieu de tous ces livres ; promenait ses yeux sur les lettres dorées, sur les pages usées, sur le parchemin terni. Il aimait la science comme un aveugle aime le jour.

Oh, ce n’était point la science qu’il aimait, c’était sa forme et son expression. Il aimait un livre, parce que c’était un livre ; il aimait son odeur, sa forme, son titre. Ce qu’il aimait dans un manuscrit, c’était sa vieille date illisible, les lettres gothiques, bizarres et étranges, les lourdes dorures qui chargeaient les dessins ; c’étaient ces pages couvertes de poussière dont il aspirait avec délice le parfum suave et tendre. C’était ce joli mot finis, entouré de deux amours, portés sur un ruban, s’appuyant sur une fontaine, gravé sur une tombe, ou reposant dans une corbeille, entre les roses et les pommes d’or et les bouquets bleus.

Gustave Flaubert

«Le Bibliomane»

novembre 1836 (15 ans)

publié dans Le Colibri du 12 février 1837

«Mémoires d’un fou, Novembre et autres textes de jeunesse»

GF – Flammarion

image http://www.arretsurimages.net/vite.php?id=10759

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Giacomo le bibliomane

  1. J’indiquais sur un autre blogue à quel point j’aimais et j’aime encore l’odeur d’un livre. Comme si les mots se laissaient bercer par un parfum évanescent.

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