Madame se meurt, Madame est morte

Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l’herbe des champs. Le matin elle fleurissait ; avec quelles grâces, vous le savez : le soir, nous la vîmes séchée, et ces fortes expressions, par lesquelles l’Ecriture sainte exagère l’inconstance des choses humaines, devaient être pour cette princesse si précises et si littérales. Hélas ! nous composions son histoire de tout ce qu’on peut imaginer de plus glorieux. Le passé et le présent nous garantissaient l’avenir, et on pouvait tout attendre de tant d’excellentes qualités. Elle allait s’acquérir deux puissants royaumes, par des moyens agréables : toujours douce, toujours paisible autant que généreuse et bienfaisante, son crédit n’y aurait jamais été odieux : on ne l’eût point vue s’attirer la gloire avec une ardeur inquiète et précipitée ; elle l’eût attendue sans impatience, comme sûre de la posséder. Cet attachement, qu’elle a montré si fidèle pour le roi jusques à la mort, lui en donnait les moyens. Et certes c’est le bonheur de nos jours, que l’estime se puisse joindre avec le devoir et qu’on puisse autant s’attacher au mérite et à la personne du prince qu’on puisse autant s’attacher au mérite et à la personne du prince qu’on en révère la puissance et la majesté. Les inclinations de Madame ne l’attachaient pas moins fortement à tous ses autres devoirs. La passion qu’elle ressentait pour la gloire de Monsieur n’avait point de bornes. Pendant que ce grand prince, marchant sur les pas de son invincible frère, secondait avec tant de valeur et de succès ses grands et héroïques desseins dans la campagne de Flandre, la joie de cette princesse était incroyable. C’est ainsi que ses généreuses inclinations la menaient à la gloire par les voies que le monde trouve les plus belles ; et si quelque chose manquait encore à son bonheur, elle eût tout gagné par sa douceur et par sa conduite. Telle était l’agréable histoire que nous faisions pour Madame ; et, pour achever ces nobles projets, il n’y avait que la durée de sa vie dont nous ne croyions pas devoir être en peine. Car qui eût pu seulement penser que les années eussent dû manquer à une jeunesse qui semblait si vive ? Toutefois c’est par cet endroit que tout se dissipe en un moment. Au lieu de l’histoire d’une belle vie, nous sommes réduits à faire l’histoire d’une admirable mais triste mort. A la vérité, Messieurs, rien n’a jamais égalé la fermeté de son âme, ni ce courage paisible qui, sans faire effort pour s’élever, s’est trouvé par sa naturelle situation au-dessus des accidents les plus redoutables. Oui, Madame fut douce envers la mort, comme elle l’était envers tout le monde. Son grand coeur ni ne s’aigrit ni ne s’emporta contre elle. Elle ne la brave non plus avec fierté, contente de l’envisager sans émotion, et de la recevoir sans trouble. Triste consolation, puisque malgré ce grand courage nous l’avons perdue ! C’est la grande vanité des choses humaines. Après que par le dernier effort de notre courage nous avons, pour ainsi dire, surmonté la mort, elle éteint en nous jusqu’à ce courage par lequel nous semblions la défier. La voilà, malgré ce grand coeur, cette princesse si admirée et si chérie ; la voilà telle que la mort nous l’a faite. Encore ce reste tel quel va-t-il disparaître : cette ombre de gloire va s’évanouir, et nous l’allons voir dépouillée même de cette triste décoration.

Jacques-Bénigne Bossuet

«Oraisons funèbres»

«Oraison de Henriette-Anne d’Angleterre»

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814501461/oraison-à-henriette-d-angleterre

image http://www.gogmsite.net/casual_dress_-_1641_to_1683/subalbum-henriette-anne-duc/henriette-anne-dangleterre-.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour Madame se meurt, Madame est morte

  1. Quelle extraordinaire maitrise de la langue française et quel constat de sa beauté et de sa richesse. Bossuet, un miel dans les phrases et des roses dans les pensées.

  2. Arlette dit :

    « Passé comme l’herbe des champs » … Bel éloge funèbre
    Plaisir de relire la suite , ne me souvenez que du début
    Merci

  3. Arlette dit :

    souvenais … désolée

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