Meydan, la place

Pourquoi se mettre en tête de parler d’un recueil, d’un livre qui est la première partie d’une anthologie de la littérature turque contemporaine, et se retrouver affrontée à la diversité des textes proposés (et pour chaque livre, les passages, assez importants pour être goûtés, qui sont proposés peuvent demander à être évoqués séparément) ? Peut-être pour marquer le plaisir, l’importance aussi, sans doute, de cette découverte qui, dans mon cas, est totale.

Pour nous introduire à cette littérature trop peu diffusée, Canan Marsligil a choisi six auteurs, six livres, et en a traduit des chapitres ou parties, pour constituer, avec des photos de Erinç Salor, photos de l’Istanbul contemporain, et l’assistance d’une équipe éditoriale de Publie.net, « Meydan la place n°1 » http://www.publie.net/fr/ebook/9782… (ce qui laisse augurer de découvertes futures) – et un blog, nourri peu à peu, présentant notamment les auteurs et des lectures de leur texte, a été créé http://meydanlaplace.net/

Un éventail offrant des écritures diverses – avec le pays toujours présent, sous-jacent, comme thème principal, du moins c’est l’impression qu’on en a (sauf dans le premier roman qui a pour cadre le Liban en guerre et Paris et comme personnage, notamment, une jeune femme venant des Philippines)

Des « morceaux » suffisamment importants pour que la frustration ne soit pas trop grande, et l’intérêt éveillé.

Chaque auteur fait l’objet d’une présentation de son oeuvre, et dans une belle introduction Canan Marsligil :

revient sur ce qui a guidé le choix, et le titre : « Meydan, en turc, signifie la place. Selon le contexte, Meydan est aussi le temps ou l’opportunité. À l’époque ottomane, elle est le centre d’un orta oyunu, théâtre de rue, chez les soufis, c’est la place des ayin, les liturgies. Ses origines remontent à l’arabe Maydãn, large espace ouvert, et à la langue pehlevi (ou moyen-perse) Mayān, le centre, l’espace visible. », ce qui est pris ici dans le sens de l’ouverture recherchée sur ces écritures.

trace un bref historique, un tableau des lettres actuelles, indique comment s’y insèrent les auteurs choisis, : « Ces auteurs, qui ne sont d’ailleurs pas les seuls, jouent avec la langue en explorant les dialectes, les mythes, les légendes, les textes mystiques, expérimentent avec la syntaxe, créent de nouveaux mots, s’aventurent dans les néologismes. …. Que ce soit directement à travers les thèmes ou la langue explorés dans leurs oeuvres, leurs discours prononcés en dehors de leur fiction, lors d’interviews ou dans le cadre de leur métier de journaliste, tous les auteurs précités et ceux présentés dans ce volume font preuve à leur échelle d’un engagement social, politique ou littéraire. Ils font bouger les choses dans le paysage littéraire de leur pays. »

dit ce qu’a été pour elle ce travail de traduction : « Depuis que je suis toute petite, j’ai voulu dire aux gens que je ne connais ou pas et que je croise dans la rue en train d’accomplir une tâche, « Kolay gelsin », deux mots simples et qui pourtant disent tant : « que votre tâche vous soit facile », ridicule en français et hors de propos, mais un simple souhait, une façon de dire que l’on a vu l’autre et qu’on l’exprime. C’est ce sentiment-là, cette approche aux relations humaines, cette perspective de la langue que je m’efforce de traduire dans les textes. L’expression même d’une langue que je ressens au plus profond de moi que je veux faire ressentir dans une langue que je maîtrise et qui me parle de la même façon. »

Et voilà qu’ayant été très longue, je devrais me borner à conseiller fortement la découverte :

des fragments de « Muz sesleri ou le son des bananes », le premier roman de Ece Temelkuran, aller de Filipina la jeune servante philippine à Beyrouth, en passant par Deniz l’intellectuelle à Oxford et Paris, s’interrogeant, et tentant d’expliquer son pays, au delà des stéréotypes de ses interlocuteurs et les siens, à la belle lettre du père de Filipina où l’écriture se fait poétique (revenant sur son amour pour sa femme, la mort de celle-ci, la séparation d’avec l’enfant) « Quand ils la ramenèrent, son cou était décomposé. Le 17 juillet 1981, les avions israéliens avaient tué ta mère. Je voulais tenir son cou plus que tout au monde. Mais il ne lui restait même plus un cou que je pouvais enterrer et pleurer. C’est parce qu’elle avait été touchée au cou que ta mère était si silencieuse. »

des quatre extraits de « Unutma Bahçesi ou Le jardin de l’oubli » de Latife Tekin, comme d’un conte, proche du réel, juste un pas à côté, un conte sur l’oubli, conte qui se veut réflexion, écriture qui passe du récit aux rêves écrits, journaux intimes : « les cahiers de l’oubli » « Écrire ne m’aidait pas à oublier mais créait une transe qui engourdissait le temps. Je ne me donnais même pas la peine de les garder, je me consolais en me disant que de toute manière personne ne comprendrait mon écriture, personne ne lirait les milliers de pages. »

des deux extraits de « Karanlık oda ou la chambre obscure » de Hakan Bıçakçı : le premier aux limites d’univers parallèles, dans un étrange quartier éloigné d’Istanbul, le second assez férocement et tristement réaliste décrivant une noce à travers les yeux d’un serveur : « À peine les vois-je passer la porte que j’imagine facilement ces illustres invités transformés en bêtes suantes en fin de soirée. Je ne me trompe même plus. Mes prévisions mentales pour chacun d’entre eux s’avèrent exactes. Les chemises repassées débordent des pantalons et se collent sur les corps en sueur. Les tons roses apparaissent sous le tissu mouillé… »

du beau début de « Ali ile Ramazan ou Ali et Ramadan » de Perihan Magden : la courte (on apprend leur mort d’entrée) existence de deux orphelins, homosexuels, amoureux – phrases souvent brèves, neutres, détachées, échanges, et sympathie discrète et forte, donnant vie aux deux garçons : « Ali, face à ce garçon d’un an son aîné qui se divertit en lui foutant des surnoms sans arrêt, en l’observant comme un insecte sous un microscope pour mieux se foutre de sa gueule, en l’écorchant avec ses questions, se réjouit. » – « Seul Ali prend la couleur de Ramadan, quelle qu’elle soit. Tous ses sentiments ondoient en fonction de Ramadan »

d’un extrait de l’une des onze nouvelles qui composent « Can Kırıkları ou morceaux de vie » de Karin Karakasli, nouvelles qui parlent de la façon de faire face à des catastrophes, dans ce cas au tremblement de terre : une jeune interprète qui découvre sa vocation pour l’assistance en accompagnant le chef d’une équipe d’ONG étrangère, deux petits garçons réunis sans se connaître par le don d’un jouet, un petit chien en peluche – « Les enfants sont les plus vulnérables. Ceux restés orphelins attendent l’arrivée de la police, la peur plein les yeux. Ceux qui ont encore leurs parents ne sont pas mieux lotis. Ils sont très calmes. Les yeux vides, ils rongent le pain qui leur a été distribué. J’attrape des vêtements jetés sur les trottoirs et habille quelques enfants égarés dans leurs pyjamas déchirés. Ils frémissent à chaque fois que je les touche. »

des extraits du début de « Bab-i Esrar ou La porte mystérieuse » de Ahmet Ümit – l’arrivée à Konya de la fille d’un derviche, élevée à Londres, et sa rencontre avec ce monde, le don d’une bague, sa discussion avec un derviche sept cent ans plus tôt, la découverte de l’histoire de son père qui les a quittées elle et sa mère pour rentrer en Turquie – et une belle écriture, le mélange de la quotidienneté, de l’étrange et de la spiritualité – « « Je ne crois pas que Dieu châtie » avait dit mon père, « Dieu est plein d’affection et de compassion. La violence n’existe pas en lui ». Nesim l’avait regardé un instant, ses yeux jaunes rivés sur lui. « Tu te trompes » avait-il dit ensuite, secouant la tête, « Dieu est plus grand que la compassion et l’affection. De même qu’il est plus grand que la violence et le châtiment. » »

Je suis désolée d’avoir été aussi longue pour tenter de vous donner l’envie (et crains de ne pas l’avoir su) de goûter cette initiation à une riche et diverse littérature trop peu connue.

 

reprise compte-rendu de lecture publié dans les Rendez-vous de lecture numérique d’Oeuvres ouvertes http://oeuvresouvertes.net/spip.php?rubrique87

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Meydan, la place

  1. Oui pour découvrir une autre culture et pour oublier tant de clichés délétères qui circulent

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s