Door County, de Dominique Falkner

« Door County, c’est un endroit qui a énormément compté dans ma vie, c’est un peu la charnière du livre, si on peut dire. Le sous -titre : fragments arrachés à la route est aussi celui que j’utilisais au fil de l’écriture quand j’en j’envoyais des extraits à lire à des potes en France. C’est d’ailleurs vraiment un livre de la route que j’ai écrit sur la route avec un magnéto de poche et aussi un carnet que j’avais scotché au volant, où je pouvais repiquer sur le magnéto pour écrire dans les grandes lignes droites de l’Ouest où tu ne croises quasiment personne en dehors des agglomérations… Je traversais le pays sans arrêt à l’époque, souvent sans raisons, parfois quand même pour convoyer des meubles et toutes sortes de trucs de l’Arizona au Nord et du Nevada au Michigan et vice-versa sur des distances énormes avec un pickup et une remorque… » dit Dominique Falkner – en fait il y a également une tentative de retour en France, ou une prise de distance momentanée.

Journal sur la route, journal des villes, des maisons où il s’installe, pour un temps, et qu’il regrette parfois, plus tard, elles et la vie qu’il y menait, le moment

« Je suis en manque de ma ferme, des chevreuils qui me rendent visite le soir, que je nourris des reinettes du pommier. Des serpents qui vivent dans la grange. Des chats sauvages qui se battent jusqu’au sang les nuits de pleine lune. Des coyotes qui rôdent autour de l’étable à l’approche du mauvais temps. Des routes désertes de la péninsule où on ne croise jamais personne si ce n’est un vieux rancher dans un pick-up brinquebalant. »

Journal de l’écriture ou de son refus, de la décision de ne plus écrire de romans, de se trouver autrement, et sans doute dans ces notes

« Aujourd’hui que j’ai renoncé à l’écriture romanesque, il n’y a plus de doute, et encore moins de romans en chantier pour l’embellir ou l’auréolé de mystère, ce doute : ma naissance précipita bien cette course contre la montre qui me charrie inexorablement, sauf-conduits littéraires ou pas, vers le jour où il faudra me taire à jamais. »

Journal traversé par des rencontres (et les portraits sont brefs, allusifs et vivants), par des femmes.

Journal en fait du dessaisissement d’un amour/disputes qui ne veut pas en finir, qui revient régulièrement à la surface du récit, du lien qui se renoue, du souci de l’autre qui leur reste à tous deux.

« Je ne comprends pas qu’on ne soit plus ensemble. Je regarde les autres femmes et elles ne lui ressemblent pas. Il y a tout chez elle. Le macrocosme de son intelligence éclate avec fracas dans le microcosme de sa féminité. Bien sûr, c’est ce qui arrive avec les femmes exceptionnelles, on le sait. C’est ce qui fait leur force. Port Ritchey (Floride). »

Journal de la vieillesse que l’on sent venir, du corps qui se dégrade, de l’impression que l’esprit perd de sa souplesse, de ses curiosités

« Je ne vais pas bien depuis quelques jours, vomis des filets de sang noir. Le sang des tripes. Le sang des tripes est noir comme ses yeux, me dis-je soudain à voix haute, connement. Je l’écris quand même sur un bout de papier, avec le sentiment de tenir une piste, d’avoir un début de paragraphe. Rien de plus ne vient, mais je comprends d’un coup que c’est comme ça qu’il faut écrire : sans se forcer, au moment exact de la souffrance, tous les sens en alerte ; écrire pour ne plus avoir mal. » – et bien entendu, en réalité, l’écriture est belle, souple, exacte.

Et formidable ballade en Amérique « profonde » pour la lectrice installée dans un coin de province française, avec, confortablement installée pendant que le vent me souffle un ciel bleu dehors, le plaisir de rêver en lisant :

« Toute la soirée, la tempête de neige s’est déchaînée, tandis que j’écoutais en boucle les Leçons de ténèbres pour viole de gambe de François Couperin, que la maison en bois craquait sous la furie des éléments, que j’assistais au spectacle de derrière les vitres de la cuisine, enfournant de longues bûches dans le poêle à bois, savourant ce qui me restait de sou-chong, comme si j’étais le dernier homme sur terre. »

reprise compte-rendu de lecture publié dans les Rendez-vous de lecture numérique d’Oeuvres ouvertes http://oeuvresouvertes.net/spip.php?rubrique87

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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