les commissaires aux armées

Certains d’entre eux rentraient avec de l’or volé plein les poches, plein le carrosse sang-de-boeuf, ce qui fit que Robespierre les appelait tous indifféremment des fripons ; et d’autres pourtant étaient revenus aussi pauvres que devant, ayant oublié dans la beauté du geste que l’or possède en soi une beauté plus durable. Donc les plumets étaient rentrés à Paris, rentraient et allaient rentrer, les frontières et les villes étaient sûres, la Vendée morte, la mission accomplie, la tournée pliée ; ils avaient posés à Paris le plumet avec l’uniforme et endossé derechef l’habit de pékin : Collot de Lyon, Tallien de Bordeaux, Carrier de Nantes, Carnot de Wattiginies et Saint-Just de Wissembourg, et Roèvre, Fouché, Fréron, les deux Prieur, les deux Merlin, Merlin dut de Douai et Merlin dit de Thionville, les quasi-jumeaux Lequinio et Laignelot, Mallarmé de la Meurthe, Bourdon, l’autre, pas Léonard Bourdon mais Bourdon de l’Oise, et Barras, Jean Bon, Baudot, Lebon, Le Bas, j’en oublie. Ces hommes, ces si beaux noms, ces généraux au carré, avaient les mains plus sanglantes encore que les autres ; ils connaissaient mieux que les autres le sens du mot expéditif ; ils avaient l’auréole épique, la gloria militar, le plumet ; aussi étaient-ils extraordinairement populaires, portés en triomphe, gigantesques. Et les pékins, Danton comme Hébert, comme Robespierre surtout, les craignaient, redoutaient que l’un d’entre eux, dans la foulée de Fleurus ou porté par le flot républicain de la Loire, ne s’emparât du pouvoir avec l’appui des masses ou celui des armées. Mais cela, c’était pour plus tard, la chance gardait au chaud dans sa poche le plumet très professionnel et l’épée enchantée du général Bonaparte.

Vous voyez bien que j’y reviens, au tableau. Le plumet y est trois fois, Monsieur. Par voie de conséquence trois fois les trois couleurs. Et les cols alla paolesca, onze fois.

Reprenons, de gauche à droite : Billaud, Carnot, Prieur, Prieur, Couthon, Robespierre, Collot, Barère, Lindet, Saint-Just, Saint-André. Les commissaires. Billaud, l’habit de pékin et les bottes ; Carnot, la houpelande, l’habit de pékin et les bottes ; Prieur de la Côte-d’Or, à la nation, le plumet sur la tête ; Couthon, l’habit de pékin et les inutiles souliers à boucle sur les pieds de paralytique, dans la chaise de soufre ; Robespierre, l’habit de pékin et les souliers à boucle ; Collot, la houppelande, l’habit de pékin et les bottes, pas de cravate ; Barrère, l’habit de pékin et les souliers à boucle ; Lindet, l’habit de pékin et les souliers à boucle ; Saint-Just, l’habit d’or ; Jean Bon Saint-André, à la nation, le plumet à la main.

Et tous les cols, alla paolesca. C’est un tableau vénitien, Monsieur, ne l’oubliez pas.

Pierre Michon

«Les Onze»

Verdier

image : Collot d’Herbois http://portrait.kaar.at/FrRev_2/image2.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour les commissaires aux armées

  1. Ce Michon-là est incontournable : il suffit de le laisser dire, toute « critique » m’avait semblé inutile.

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