Le temps des révolutions

La révolution de 1830 était faite.

Faite – nous le disons, nous le répétons, nous l’imprimons, nous le graverons, s’il le faut, sur le fer et sur l’airain, sur le bronze et sur l’acier -, faite, non point par les prudents acteurs de la comédie de quinze ans, cachés dans les coulisses pendant que le peuple jouait le drame sanglant des trois jours ; non point par les Casimir Perier, les Laffitte, les Benjamin Constant, les Sébastiani, les Guizot, les Mauguin, les Choiseul, les Odilon Barrot et les trois Dupin. Non ! ceux-là, nous l’avons dit, ceux-là se tenaient – pas même dans les coulisses, ils eussent été trop près du spectacle ! -, ceux-là se tenaient chez eux, soigneusement gardés, hermétiquement enfermés. Non, chez ceux-là, il ne fut jamais question que de résistance légale, et le Louvre et les Tuileries pris, on discutait encore, dans leurs salons, les termes d’une protestation que quelques-uns trouvaient bien hasardée.

Ceux qui ont fait la révolution de 1830, ce sont ceux que j’ai vu à l’oeuvre, et qui m’y ont vu ; ceux qui entraient au Louvre et aux Tuileries par les grilles rompues et les fenêtres brisées ; c’est, hélas ! – qu’on nous pardonne cette funèbre exclamation, la plupart d’entre eux sont morts, prisonniers, exilés aujourd’hui ! – c’est Godefroy Cavaignac, c’est Baude, c’est Degousés, c’est Higonnet, c’est Grouvelle, c’est Coste, Guinard, Charras, Étienne Arago, Lothon, Millotte, d’Hostel, Chalas, Gauja, Baduel, Bixio, Gouchaux, Bastide, les trois frères Lebon – Olympiade, Charles et Napoléon, le premier tué, les deux autres blessés à l’attaque du Louvre -, Joubert, Charles Teste, Taschereau, Béranger… Je demande pardon à ceux que je ne nomme pas et que j’oublie ; je demande pardon aussi à quelqes-uns de ceux que je nomme, et qui aimeraient peut-être autant ne pas être nommés. Ceux qui ont fait la révolution de 1830, c’est cette jeunesse ardente du prolétariat héroïque qui allume l’incendie, il est vrai, mais qui l’éteint avec son sang ; ce sont ces hommes du peuple qu’on écarte quand l’oeuvre est achevée, et qui, mourant de faim, après avoir monté la garde à la porte du Trésor, se haussent sur leurs pieds nus pour voir, de la rue, les convives parasites du pouvoir, admis, à leur détriment, à la curée des charges, au festin des places, au partage des honneurs.

Les hommes qui firent la révolution de 1830 sont les mêmes hommes qui, deux ans plus tard, pour la même cause, se firent tuer à Saint-Merry.

Seulement, cette fois-ci, ils avaient changé de nom, justement parce qu’ils n’avaient pas changé de principes : au lieu de les appeler des héros, on les appelait des rebelles.

Il n’y a que les renégats de toutes les opinions qui ne sont jamais rebelles à aucun pouvoir.

Alexandre Dumas

«Mes Mémoires»

Robert Laffont – Bouquins

image http://lionelandre.blogspot.com/2012/02/blog-post_6326.html

 

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Le temps des révolutions

  1. (…) jeunesse ardente du prolétariat héroïque qui allume l’incendie, il est vrai, mais qui l’éteint avec son sang (…)

    Les indignés d’une autre époque.

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