Sur convocation

Des gens de toutes sortes et de toutes provenances attendaient sur des bans alignés contre les murs, figés dans une résignation si démesurée qu’elle en semblait factice. On eût pu penser qu’ils étaient là depuis une éternité tellement leur apparence était poussiéreuse et leur habillement vétuste ; ils ressemblaient à des sculptures d’un autre âge retirées récemment de quelques fouilles. Karim les contempla un instant de l’air hébété de quelqu’un visitant pour la première fois des reliques dans une catacombe. Il tira son mouchoir de sa poche et épongea la sueur de son front pour se prouver à lui-même qu’il était encore vivant ; mais aussitôt il comprit la sinistre vérité : tous ces gens jouaient la même comédie que lui ; s’ils se taisaient et exhibaient cette physionomie blafarde, c’était dans l’espoir chimérique qu’on les crût morts. Il n’y avait pas d’autre attitude possible qui offrit moins de prise aux griffes de la tyrannie. Karim admira leur art du simulacre et, trop heureux de reluquer de si près ces modèles d’humilité exemplaire, il alla s’asseoir à une place vide sur l’un des bancs et adopta leur pitoyable posture. Pendant un moment il demeura immobile, essayant de faire corps avec cet assemblage disparate de victimes silencieuses, puis, avec beaucoup de circonspection, il risqua un coup d’oeil vers le fond de la salle. Assis derrière son bureau, un officier de la sécurité en uniforme s’épuisait à interroger un type aux yeux chassieux et à l’allure de squelette rapiécé. Un peu en retrait, deux gendarmes aux moustaches viriles se tenaient debout, dans la position réglementaire. Karim reconnut l’officier : c’était Hatim, celui-là même qui s’était occupé de lui naguère. Cette découverte le surprit et le contraria en même temps ; il croyait que le nouveau régime avait eu le bon sens de changer aussi ses policiers. Quelle naïveté ! Il aurait dû pourtant savoir une chose aussi simple : la toute-puissance permanente de la police et sa survivance à tous les régimes.

Albert Cossery

«La violence et la dérision»

éditions Joëlle Losfeld

photo http://www.radiolfc.net/2009/01/hommage-a-albert-cossery-1ere-partie-au-caire/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Sur convocation

  1. Parfois les régimes changent mais les hommes restent. Question de cosmétique apportée à une situation réputée en évolution ou en révolution.

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