En cellule

La porte s’ouvre dans un bruit mécanique : on fait un pas sans s’en apercevoir, et la porte derrière soi se ferme ; on est dedans. Le regard embrasse l’ensemble du monde en une seule seconde. Aucun recoin caché, aucun angle qui n’échappe au premier coup d’œil. D’emblée le temps change d’échelle — dilatation de chaque seconde qui occupe la place d’une heure entière chargée dès la première de toutes les autres qui arrivent, qui sont là déjà, qui n’ont plus qu’à s’étendre après être entrées avec moi. L’organisation minutieuse du temps s’impose vite comme une question de vie ou de mort. L’habitude à laquelle on est condamné est aussi notre seule chance de sortir d’ici vivant. Les repas sont déposés à heure fixe par la fente au bas de la porte. Entre le soir et le matin, il y a la nuit : le temps vide qui délivre du compte. Mais entre le matin et le soir, c’est un gouffre ; chaque jour qui s’ouvre sur une éternité — sans attente, sans perspective, sans autre point de fuite que la minute suivante. On a du papier et de l’encre qu’on nous fournit en abondance. On peut demander des livres. Au début, on lit pour traverser la journée, passer le temps en somme, mais au bout de quelques semaines seulement, la lecture oppresse davantage. Cela tient d’abord aux livres qu’ils nous donnent, romans qui imposent leur imaginaire vulgaire, leurs phrases toutes faites et leurs anachronismes insipides — cela relève, on le comprend ensuite, du fait même de lire, là : de mimer l’activité de la pensée libre : la projection artificielle au-dehors. La vacuité des récits devient vite intolérable, tout comme l’arrogance des essais : la stérilité abjecte du monde de papier en regard d’ici. Lire n’est plus qu’une affaire d’hygiène — trouver une manière de fausser l’enfermement, suspendre momentanément et volontairement la crédulité possède l’avantage d’une parenthèse, mais le retour accroît de plus en plus l’écœurement généralisé. On se rabat sur la poésie qu’on lit à haute voix pour mieux se laisser parcourir — le corps se sauve un temps. Mais la nuit qui délivrait dans les premiers mois est bientôt plus terrible que le jour : le même cauchemar revient de plus en plus souvent, puis presque chaque soir — c’est une grande ville, une rue immense, une foule dense qui la parcourt rapidement en tous sens et à grands cris, on ne perçoit que des silhouettes et des voix mêlées, et on reste immobile au milieu du flot, incapable de bouger et de parler. Je me réveille au milieu de ce bruit, et c’est le silence qui prend à la gorge. Impossible de se rendormir avant d’être submergé par la fatigue — mais on ne sort jamais vraiment de ce demi-rêve qui terrifie…..

Arnaud Maïsetti

«Anticipations»

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814501232

image http://prison.eu.org/breve8651.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour En cellule

  1. Lorsque le jour envahit la quiétude de la nuit et que celle-ci ne se retrouve plus dans le temps d’enfermement, c’est le désespoir qui nous guette.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s