Le diseur public

Malgré tout, après plusieurs séances de tabassage, et même si son imagination ne le laissait pas démuni, Nathan Golshem regretta d’avoir revendiqué ce statut de diseur public pour abuser les enquêteurs et ne rien leur dire en prenant la parole en permanence. Il s’apercevait que c’était un rôle difficile, plus complexe que ce qu’il avait pensé au début, quand, violemment extrait de la cellule 1286, il avait soudain décidé de ne pas rester bouche close. Cette personnalité d’emprunt, cette enveloppe, il s’en était emparé dans la précipitation, presque au hasard, et à présent il ne pouvait plus en changer, alors qu’elle ne lui paraissait pas très sympathique, et, en tout cas, pas assez sympathique pour qu’il se sentit heureux de mourir à l’intérieur. C’était dur pour lui de se rendre compte que le suaire qu’il avait choisi ne lui allait pas, entre autres parce qu’il avait toujours été tourné vers l’action et parce que la palabre littéraire, quand elle n’avait pas de relation directe avec la propagande, lui avait toujours paru méprisable. Il n’appréciait pas les bavards qui faisaient métier de leur bavardage et qui, sous des prétextes esthétiques, s’accommodaient des idées de l’ennemi et même flattaient ses goûts ou les façonnaient. Peut-être aurait-il plus aisément simulé la vie, les dénégations et les souffrances de Gulbar Bratichko s’il avait déclaré, par exemple lors du tout premier interrogatoire, qu’il exerçait la profession de voleur à la tire, ou de ferrailleur, ou encore de journalier, ou mendiant.

Mais maintenant il était inutile de songer à une autre imposture. Il devait continuer à prétendre qu’il gagnait de petites sommes en racontant ses rêves au public et en divertissant les masses avec des champs improvisés, des proses fantastiques, des entrevoûtes, des ritournelles et des épopées venues de nulle part, avec des énumérations incongrues, avec des chapitres inaboutis, des fragments de divagations, des haïkus populaires, des discours insanes, des féeries pour décédés, avec des piécettes animalières et des monologues de sous-hommes.

Pour quelqu’un qui ne faisait aucun cas des bateleurs, c’était vraiment dur.

Lutz Bassmann

«Danse avec Nathan Golshem»

Verdier

image http://whenthedreamcomestrue.en-escale.com/de-sihanoukville-phnom-penh_p3630.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Le diseur public

  1. Photo et texte laissent perplexe. Interrogatoire, tabassage, diseur public… nous baignons dans le mystère.

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