Devoir de mémoire ?

Federman, raconter son enfance demande quand même une participation honnête de mémoire.

 

Toutes ces histoires que tu racontes, même si tu les déformes un peu, ce sont quand même des souvenirs que tu as gardés en toi.

 

Est-ce que tu ne te sens pas un devoir de mémoire envers ces souvenirs ? Responsable de leur véracité ?

 

Venez pas m’emmerder avec cette question de responsabilité et de devoir dans ce que je raconte.

 

Moi qui suis totalement amoral, totalement perdu dans ma tête, moi qui aurais dû changer de temps il y a bien longtemps, comment puis-je être responsable envers ce que j’écris ? D’ailleurs, l’écriture responsable est toujours fausse, parce que la responsabilité est un mensonge. On se dit responsable, mais en fait on prétend l’être. Ceux qui ont exterminé ma famille se disaient responsables de débarrasser l’humanité de cette vermine. C’est comme ça que les responsables appelaient le juifs. Vermine.

 

Et pourquoi avoir un sens du devoir envers mes souvenirs ? Les souvenirs sont aussi faux. Se souvenir, c’est faire du cinéma mental qui fausse toujours l’événement original. Les souvenirs ne sont que des fictions.

 

Quand j’écris, je me fous pas mal du devoir.

 

Devoir, ça veut dire être redevable à quelqu’un. Cela voudrait dire que j’écris pour payer ceux qui m’ont forcé à écrire puisque je leur dois quelque chose.

 

Oui, c’est ça le devoir. C’est avoir une dette à payer à quelqu’un.

 

Si j’écrivais pour de l’argent, alors je pourrais envoyer un chèque à ceux à qui je dois quelque chose.

 

Mais ce quelque chose c’est quoi ?

 

Ceux qui m’ont lu jusqu’ici diront : Il doit sa vie. Il doit sa vie à sa mère. Ils diront c’est à sa mère qu’il doit quelque chose. Son devoir, c’est de la récompenser.

 

Oui, ça c’est vrai. Mais cette masse de mots que j’ai laissée derrière moi, en français, en anglais, en charabia, c’est justement sa récompense. J’ai écrit tout cela pour elle. Pour décoder le grand silence que ma mère m’avait imposé avec son Chut, comme on impose une taxe.

Raymond Federman

«Chut»

Éditions Léo Scheer

photo http://thechagallposition.blogspot.com/2011/05/writing-against-market.html

 

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Devoir de mémoire ?

  1. Première lecture de Federman . Belle impression. Me faudra approfondir.

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