Rencontre avec une lectrice

– Mes romans vous donnent-ils l’idée d’une personne quelconque ?

– Non, voyez-vous… Les romans de Silas Flannery sont quelque chose de si caractérisé…. on a l’impression qu’ils étaient déjà là avant, avant que vous les écriviez, dans tous leurs détails… On a l’impression qu’ils passent à travers vous, qu’ils se servent de vous qui savez écrire, parce que, pour les écrire, il faut bien qu’il y ait quelqu’un… Je voudrais pouvoir vous observer pendant que vous écrivez : pour vérifier si c’est bien ça…

Je ressens un élancement douloureux. Pour cette femme, je ne suis rien d’autre qu’une énergie graphique impersonnelle, toujours prête à faire passer de l’inexprimé à l’écriture un monde imaginaire qui existe indépendamment de moi. Pourvu qu’elle ne vienne pas à apprendre qu’il ne me reste plus rien de ce qu’elle croyait ; ni l’énergie expressive ni quoi que soit à exprimer.

– Qu’est-ce que vous croyez pouvoir observer ? Je n’arrive plus à écrire dès que quelqu’un me regarde…

Et elle de m’expliquer qu’elle croit avoir compris que la vérité de la littérature consiste dans la seule matérialité de l’acte, l’acte physique d’écrire.

«L’acte physique…», ces mots se mettent à me tourner dans la tête, ils s’associent à des images que j’essaie vainement d’écarter.

Je bafouille :

«L’existence physique… eh oui, voilà, je suis ici, je suis un homme qui existe, un homme qui est là en face de vous, de votre présence physique…

Là-dessus, une violente jalousie m’envahit : jaloux non pas des autres, mais de ce moi d’encre, de points et de virgules, qui a écrit des romans que je n’écrirai plus, de l’auteur qui continue à pénétrer dans l’intimité de cette jeune femme, alors que moi, le moi d’ici et de maintenant, avec mon énergie physique que je sens tellement plus assurée que mon élan créateur, je suis séparé d’elle par la distance immense d’un clavier de machine à écrire et d’une feuille blanche sur le chariot.

Italo Calvino

«Si par une nuit d’hiver un voyageur»

Points

image http://bibliotecaignoria.blogspot.com/2011/11/italo-calvino-en-memoria-de-roland.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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