« Les Fruits d’or »

«Très bon l’article de Brulé sur Les Fruits d’or. De tout premier ordre. Parfait.»

Le ton impassible est celui de la froide constatation. Dans le visage immobile, le regard fixe est dirigé droit devant soi comme la bouche du canon que le soldat immobile sur son char pointe en avant, tandis qu’avec l’armée victorieuse il défile dans les rues de la ville occupée.

Inutile de fouiller à droite et à gauche : toute velléité de résistance est écrasée. Qui oserait broncher ? Les révoltés, les fortes têtes, vous tous, là-bas, qui vouliez faire table rase, qui dansiez sur les belles terres plantureuses que vous aviez dévastées vos danses sauvages, poussiez vos cris, vous le savez maintenant, la fête est finie. Les vrais valeurs triomphent. Les honnêtes gens peuvent respirer. Ah, on peut le dire, on revient de loin. Les hordes glapissantes avaient tout envahi, la plèbe ignare, répandue partout, lacérait les images sacrées, profanait les lieux saints. N’importe quelle brute barbare, jaillie on ne sait d’où, clamait des déclarations insensées. On avait tout supporté en silence. Chaque jour, il avait fallu voir les amis les plus sûrs passer bassement du côté des puissants. Puanteurs et sueurs. Ignobles grasseyements. Mots orduriers. Il avait fallu subir tout cela. Observer, impuissant, tous les dérèglements, foisonnements, grouillements, magnas informes, sombres fouillis, nuits traversées de sinistres lueurs.

Et soudain, ce miracle. Cette petite chose d’aspect modeste et anodin. Pucelle dans sa robe de bergère. D’un seul coup, toutes les forces du mal sont balayées. L’ordre règne, enfin. Nous sommes délivrés. Maintenant on apprendra à tous les paresseux, les ignorants, les enfants de la nature, les forts tempéraments, à marcher droit. À respecter les règles du savoir-vivre, de la bienséance. On leur apprendra – ah c’est dur, n’est-ce-pas ? – que la littérature est un lieu sacré, fermé, où seul un humble apprentissage, l’étude patiente des maîtres peut donner le droit à quelques rares élus de pénétrer. Les tricheurs, les parvenus, les intrus sont exclus.

De toutes parts on vient maintenant témoigner de sa fidélité, de sa soumission à l’ordre enfin rétabli, rendre hommage.

Voici les grands corps de l’État. Le gouvernement. Les membres des assemblées. Les cinq académies. Les grandes écoles. Les facultés.

Nathalie Sarraute

«Les Fruits d’or»

la Pléiade

image http://curiositedequalite.blogspot.com/2010/12/les-fruits-dor.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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