À Ernest Feydeau

(Croisset), jeudi soir, (6 août 1857)

Mon Vieux,

Tu es le plus charmant mortel que je connaisse ; et j’ai eu bien raison de t’aimer à première vue. Voilà ce que j’ai à te dire d’abord, et puis que je suis un serein, un chien hargneux, un individu désagréable et rébarbatif, etc., etc.

Oui, la littérature m’embête au suprême degré ! Mais ce n’est pas ma faute. Elle est devenue chez moi une vérole constitutionnelle ; il n’y a pas moyen de s’en débarrasser ! Je suis abruti d’art et d’esthétique et il m’es impossible de vivre un jour sans gratter cette incurable plaie, qui me ronge.

Je n’ai (si, tu veux savoir mon opinion intime et franche) rien écrit qui me satisfasse pleinement. J’ai en moi, et très net, il me semble, un idéal (pardon du mot), un idéal de style, dont la poursuite me fait haleter sans trêve. – Aussi le désespoir est mon état normal. Il faut une violente distraction pour m’en sortir. Et puis, je ne suis pas naturellement gai. Bas-bouffon et obscène tant que tu voudras, mais lugubre nonobstant. Bref, la vie m’emmerde cordialement, voilà ma profession de foi.

Depuis six semaines, je recule comme un lâche devant Carthage. J’accumule notes sur notes, livres sur livres, car je ne me sens pas en train. Je ne vois pas nettement mon objectif. Pour qu’un livre «sue» la vérité, il faut être bourré de son sujet jusque pas dessus les oreilles. Alors la couleur vient tout naturellement, comme un résultat fatal et comme une floraison de l’idée même.

Actuellement, je suis perdu dans Pline que je relis pour la seconde fois de ma vie d’un bout à l’autre. J’ai encore diverses recherches à faire dans Athénée et dans Xénophon, de plus cinq ou six mémoires dans l’Académie des Inscriptions. Et puis, ma foi, je crois que ce sera tout ! Alors, je ruminerai mon plan qui est fait et je m’y mettrai ! Et les affres de la phrase commenceront, les supplices de l’assonance, les tortures de la période ! Je suerai et me retournerai (comme Guatimozin) sur mes métaphores…

Adieu, mon vieux. Je t’embrasse.

Gustave Flaubert

«Correspoondance»

Choix et présentation de Bernard Masson

Folio classique

image http://norwitch.wordpress.com/category/lieux/croisset/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour À Ernest Feydeau

  1. En peu de mots mais combien efficaces nous sommes les témoins de la hantise d’une page blanche, d’une angoisse profondément ressentie d’un écrivain, d’une relation si singulière avec l’écriture. Et Flaubert nous aura au bout du compte offert son génie.

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