Le miroir

Le narrateur raconte comment, dînant un soir de l’année 1915 en compagnie d’un certain Bioy Casarès dans une maison de campagne de la Calle Garcia à Ramos Mejia, on s’était lancé dans une interminable conversation sur la composition d’un roman qui devait démentir un certain nombre de faits avérés et s’enferrer dans différentes contradictions de manière telle que peu de lecteurs – très peu de lecteurs – fussent en mesure de reconnaître la réalité en partie horrible, en partie totalement insignifiante qui était cachée dans le récit. Au fond du vestibule menant à la pièce dans laquelle nous étions assis – ainsi poursuit l’auteur – était accroché un miroir ovale à demi aveugle qui nous causait une sorte de malaise. Nous nous sentions épiés par ce témoin muet et c’est ainsi que nous découvrîmes – au coeur de la nuit de telles découvertes sont presque inévitables – que les miroirs ont quelque chose d’effroyable. Bioy Casarès rappela à cet égard que l’un des hérésiarques d’Uqbar avait expliqué que le caractère terrifiant des miroirs mais aussi de l’acte de copulation tenaient au fait qu’ils multiplient le nombre des humains. Je demandais à Bioy Casarès – ainsi poursuit l’auteur – où il avait lu cette sentence pour le moins mémorable et il m’apprit qu’elle était citée dans un article de l’Anglo-American Cyclopoedia consacré à Uqbar. Mais cet article, ainsi qu’on l’apprend dans la suite du récit, ne figure pas dans l’encyclopédie susnommée ; ou plutôt, il ne se trouve que dans l’exemplaire acquis par Bioy Casarès des années auparavant, un exemplaire dont le vingt-sixième volume copte quatre pages de plus que tous les autres exemplaires douteux de cet ouvrage édité en 1917.

W.G. Sebald

«Les Anneaux de Saturne»

traduit de l’allemand par Bernard Kreiss

Gallimard

image http://www.royalartpalace.fr/207-miroir-ovale-part-closes-napoleon-3.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Le miroir

  1. S’agissant de ce miroir qui semble épier les conversations, j’ai à l’esprit ces mots de Stendhal :
    Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route

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