« Ferveur de Buenos-Aires »

Le livre fut édité à la va-vite, avec une insouciance quelque peu juvénile. Il n’y avait eu aucune correction d’épreuves, pas de table des matières et les pages n’étaient pas numérotées. Ma soeur grava un bois pour la couverture. Le livre fut tiré à trois cents exemplaires. À cette époque, la publication d’un livre relevait de l’entreprise privée. Il ne me vint jamais à l’esprit d’envoyer des exemplaires aux libraires ou aux critiques. J’en fis cadeau la plupart du temps. Je me souviens d’une de mes méthodes de distribution. Ayant remarqué que presque tous les visiteurs qui se rendaient dans les bureaux de Nosotros, l’une des plus vieilles et des plus sérieuses revues littéraires de ce temps, déposaient leur pardessus au vestiaire, je remis une cinquantaine ou une centaine d’exemplaires à Alfredo Bianchi, l’un des rédacteurs de cette revue. Bianchi me regarda avec stupeur et me dit : «Vous ne pensez tout-de-même pas que je vais vendre ces poèmes pour vous !» «Non, lui répondis-je. J’ai eu beau les écrire, je ne suis pas fou pour autant. J’ai pensé que je pourrais peut-être vous demander de glisser quelques exemplaires dans les poches de ces pardessus qui pendent là.» C’est ce qu’il eut l’amabilité de faire. Quand je revins, après une absence d’un an, je sus que quelques uns des propriétaires de ces pardessus avaient lu mes poèmes et qu’un certain nombre d’entre eux avaient même écrit des articles à leur sujet. De fait, en agissant de cette façon, je m’étais acquis une petite réputation de poète.

Le livre était essentiellement romantique, bien qu’écrit dans un style plutôt dépouillé et rempli de métaphores laconiques. Il célébrait les couchers de soleil, les endroits déserts, les coins de rue peu connus ; il s’aventurait dans des métaphysiques berkeleyiennes et dans l’histoire de ma famille ; il évoquait de premières amours. J’imitais également l’espagnol du dix-septième siècle et je citais la Religio Medici de Sir Thomas Browne dans ma préface. Je crains que ce livre n’ait été un plum-puding – j’en avais un peu trop mis. Et cependant, en me le remémorant, j’ai l’impression de n’avoir jamais dépassé ce livre là.

Jorge Luis Borges

«Essai d’autobiographie»

Folio

photo trouvée sur http://stacjakultura.pl/1,4,14452,Czytajac_Borgesa,artykul.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour « Ferveur de Buenos-Aires »

  1. Quel beau souvenir pour une si belle initiative: glisser ainsi des poèmes dans la poche des visiteurs. Magnifique.

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