Des personnes normales

J’ai sué sang et eau avec les sécrétions et les exsudations de mes personnages, j’ai fait des efforts incroyables pour manifester de l’«intérêt pour l’existence normale des gens normaux». Et, ces derniers temps, je me sens déjà bien adapté à ma nouvelle vie répugnante. Au fond, j’ai toujours été impressionné par des nouvellistes comme Raymond Carver avec toutes ses histoires de serveuses, de camionneurs et tant d’autres êtres anodins perdus dans la grisaille d’une quotidienneté accablante. Je reconnais qu’il s’agit d’un génie de la nouvelle. J’aime aussi les auteurs qui décrivent, par exemple, un champ de pommes de terre avec une précision magistrale. Mais moi, j’ai toujours eu du mal à le faire. Si je devais décrire un champ de pommes de terre, je le faisais, mais il s’agissait, par exemple, de pommes de terre qui germaient dans une cave et je finissais par devoir me punir moi-même en me frappant sadiquement la main avec celle qui écrivait ces choses surréalistes.

J’ai parlé d’êtres banals et vulgaires, c’est-à-dire d’individus irrités, apoplectiques et analphabètes, mais j’ai passé un sale, très sale moment. Et tout cela pour qu’on dise que j’avais changé un peu de style. C’est absurde parce que, au fond, j’aurais dû savoir que, pour changer de style, il suffit de changer de thème. J’ai passé un sale moment parce que j’ai beaucoup transpiré avec mes personnages. Par exemple, ceux de ma première nouvelle, je n’ai pu les oublier. Ils passaient toute la journée dans ma cuisine à se disputer tout en lavant les assiettes. Ils se disputaient à propos de tout et de rien. C’était l’un de ces couples qui se jettent tout le temps des assiettes à la figure. Ils me fatiguaient, mais il n’empêche que j’en ai parlé avec préciosité, je ne faisais pas une seule erreur quand je devais évoquer avec précision leur immense vulgarité. Un gros problème s’est posé quand j’ai découvert qu’ils ne partaient jamais de chez moi. Par exemple, je me levais à minuit pour aller chercher quelque chose dans le réfrigérateur et ils étaient tous les deux là, appuyés contre le mur du couloir, à côté de la cuisine ; insomniaques, sales. Un jour, je les ai entendus dire qu’ils s’étaient inscrits au Club des Personnes normales…

Enrique Vila-Matas

«Sang et eau»

dans

«Explorateur de l’abîme»

Christian Bourgeois Éditeur

image http://fr.123rf.com/photo_946841_pile-de-la-vaisselle-sale-dans-l-39-evier-en-metal.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Des personnes normales

  1. Voilà bien un auteur qui ne manque pas d’aplomb. Je voudrais bien lire un de ses bouquins un jour. Me faudra décider de mieux gérer mon temps.

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