À bas l’utile – (fragment)

L’information est ainsi le modèle parfait de ces produits immatériels dont la consommation à grande échelle est destinée à devenir la culture tout en constituant de superbes rentes pour leurs producteurs. L’intérêt de ces derniers exige que le statut de tous les immatériels soit égalisé sur le modèle le plus courant, donc sur celui de l’information.

Dès lors, on voit comment s’est mis en place une métamorphose généralisée qui, après avoir dénaturé l’expérience intérieure, travaille à dénaturer une à une ses activités afin d’en disqualifier toutes les créations. Vouloir que les œuvres considérées par la tradition comme « « œuvres de l’esprit » circulent comme de l’information est une entreprise de faussaire mais témoigne plus gravement de la volonté de détruire leur nature. Je n’aime pas le mot « esprit » pour la raison qu’il a trop servi à nier le corps ; je n’aime évidemment pas davantage le mot « spirituel » mais le mot « immatériel » parasite si dangereusement sa place que mieux vaut en revenir à lui. Peut-être n’est-il pas inopportun de signaler à ce propos que le mot « spéculation » a bien plus longtemps désigné une activité de l’esprit que de la finance : triste fin !

L’immatériel est l’envers du spirituel comme l’information est l’envers de l’œuvre de l’esprit : leur utilité les épuise alors que l’inutilité des œuvres sans cesse en recharge le sens. On peut résumer ce phénomène en disant que l’information s’efface dans sa compréhension alors que l’œuvre ne se contente jamais d’être comprise parce qu’elle exige sa re-création. Et la re-création est, bien entendu, le contraire de la consommation, qui exige quant à elle l’épuisement constant de ses produits. L’idée même de consommation culturelle est donc une aberration car tout ce qui est essentiel dans la culture est inépuisable.

Cette esquisse est trop schématique pourtant, toujours schématiquement, j’ajouterai que l’industrie de l’immatériel – et n’est-il pas paradoxal d’associer ces deux mots ? – que l’industrie de l’immatériel a trouvé le meilleur moyen de dématérialiser le monde et nous-même non pas dans l’image, bien qu’elle semble sa langue universelle, mais dans le flux des images. Ce flux visuel, comme on le sait, occupe l’espace mental, mais on ne soulignera jamais assez qu’il doit son pouvoir d’occupation au fait qu’il est à la fois dans les yeux et devant eux de telle sorte qu’il n’y a plus aucune différence entre ce qui est représenté dans votre intériorité et la représentation extérieure que celle-ci devrait en projeter si l’emportement du flux ne l’empêchait de réfléchir. Pas de marge pour la réflexion, pas de marge pour l’imagination. En somme, pas de marge pour la liberté de penser, c’est le but de la domination de l’immatériel…

Bernard Noël

« À bas l’utile »

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814502994/à-bas-l-utile

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s