Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau : « Cet inextricable, ce tremblement, cette opacité du monde… » (fragment)

Edouard Glisssant – Face à la complexité du monde, nous pouvons légitimement opposer aux grandes civilisations somptueuses de l’Europe avec leur prétention à la vérité absolue – prétention qui a donné naissance à des œuvres extraordinaires mais également à des massacres sanglants – une énergie du vivant, un mouvement fondamental du vivant. Malgré la pauvreté, les guerres, les tentatives d’accaparement des richesses par certains pays au détriment d’autres, il y a une jubilation de l’énergie du monde. Cette énergie s’oppose à l’idée d’une vérité absolue. Il y a pour nous des vérités et non une vérité absolue qui intéresserait la totalité des peuples du monde. L’individu, où qu’il soit, doit aujourd’hui reconstruire son rapport au monde. Il n’a aucun moyen de le faire hors d’une poétique, d’une intuition, ou plutôt d’une triple intuition, celle de son rapport à lui-même, à autrui et au monde. Le recours à l’idéologie pour construire ce rapport au monde est voué à l’échec ; il est le symptôme de la solitude dans laquelle sont lâchés les individus, de leur abandon. Les structures traditionnelles qui protégeaient les individus sont menacées partout, et les individus doivent se débrouiller seuls, avec pour unique force, leur intuition du monde, leur poétique.

Patrick Chamoiseau – Pour rebondir sur ce que vient de dire Glissant, j’aimerais ajouter que la littérature contemporaine doit avoir une dimension fondatrice. Elle a un rôle à jouer, celui d’aider les individus à construire leur architecture de valeurs. Le monde subit la pression des valeurs standardisantes et face à cela, le poétique est nécessaire. Le poétique permet de vivre la complexité, de rentrer dans une pensée du tremblement, d’accepter de ne pas être dans la certitude. Il y a chez Glissant une phrase très forte et très éclairante pour moi : « Rien n’est vrai, tout est vivant ». J’aime l’idée de la nécessité de s’accommoder de l’incertitude, de l’angoisse, du tremblement du monde, tout cela qui existe déjà dans le vivant. Même la science doit rester disponible pour l’obscur et l’inexplicable et accepter que la vérité soit provisoire et non définitive. Einstein lui-même en avait parlé. À mon sens, le terrorisme est une forme de résistance qui n’a pas su s’accommoder de la complexité, de l’incertitude, et rester du côté de la beauté.

(entretien avec Georgia Makhlouf)

Georgia Makhlouf

« Les écouter écrire »

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503618

image http://lewebpedagogique.com/ladocumentaliste/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau : « Cet inextricable, ce tremblement, cette opacité du monde… » (fragment)

  1. Je voudrais trouver la force intérieure nécessaire pour voir poindre dans un proche horizon cette même jubilation de l’énergie du monde.

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