Pour lire Pantagruel

 Le grand cheminement de lecture intervient dans l’œuvre par cet escalier géant qu’il tisse soudain dans langue : c’est la rencontre, posée brutalement au travers du livre, de l’étudiant limousin. Jusqu’alors on se cherche. On change de ville et d’universités, on les entasse. Et c’est la traversée de l’écran : devant Pantagruel, soudain, se tient la langue réifiée, la langue apprise dont on ne veut plus. Monde à l’envers, parce que dans ce soudain jeu de miroir intervient une distorsion qui la redouble : évidée de son sens par décision d’auteur, la langue du limousin devient le premier contact avec la folie de la langue. En face, le géant ne sait que bredouiller. Rabelais s’ouvre son espace de liberté à contre de la figure de récit qui le lui ouvre. Paradoxalement, c’est la non-langue de l’anonyme limousin (quand cette œuvre connaît si peu d’anonymes) qu’on retient involontairement par cœur : ce sont des phrases magnifiques. Au point d’offrir à notre langue des néologismes qu’elle utilise encore : crepuscule, deambuler, indigene, genie, penurie, lupanar, ecstase s’inventent là en quelques lignes, pour rire. Bien sûr, dans une masse de mots que nous n’avons pas retenus : mais n’est-ce pas précisément ce qui nous permet aujourd’hui de lire Rabelais par delà l’éloignement de son vocabulaire  ? Encore une fois, l’œuvre doit se comporter, en son temps même, comme si chacun de ses mots ne pouvait s’appuyer sur la convention habituelle, et n’être compris que par sa mise en scène : et c’est cela la chance unique de Rabelais, d’avoir subi cette contrainte, au moment même où catalysait la langue, parce que c’est cela qui nous permet de le lire aujourd’hui. Outre bien d’autres latinismes, comme celebre, arbuste, correct, exclusif, tergiverser, rare, tropique. Il prend au grec : ephemere, encyclopedie, apologie, mais puise dans toutes les réserves du français pour nous fabriquer : aillade, babine, badaud, bavard, caillebotte, caquerolle, chiquenaude, enjuponner, estrapade, fanfare, farfadet, faribole, forgeron, fripe-sauce, grimaud, gringuenaude, happelourde, moquette, morpion, nasarde, parfum, planer, prelasser, quinaud, redoubler, tintamarre, tresmousser et autres, dont il n’existe pas auparavant de trace écrite. Cela bien sûr uniquement pour ce premier livre.

François Bon

« Pour lire Rabelais »

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814501645

image http://la.wikipedia.org/wiki/Fasciculus:Pantagruel_1532_tp.jpg

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Pour lire Pantagruel

  1. Une belle fusion entre deux langues fondamentales gréco-latines. François Bon a bien su aborder cette question de syncrétisme.

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