Dans le noir

On s’enfonçait dans des territoires dont on soupçonnait à peine l’existence : des corridors de plusieurs centaines de mètres, humides et étroits, peut-être immenses au-dessus de nous, qui débouchaient sur de grandes salles rondes distribuant à leur tour d’autres corridors vers d’autres salles rondes. C’étaient des journées de plusieurs dizaines d’heures à avancer dans ce noir. Derrière soi et devant soi, il y avait cette colonne de corps qu’on sentait, qu’on devinait, mais personne ne parlait. L’un derrière l’autre, comme grattant le noir mètre après mètre, comme traversant un rideau à mille épaisseurs, les mains tendues, les yeux plus fermés encore pour mieux sentir avec les oreilles et chaque pore de la peau ce qui se trouvait devant soi. Dans les égouts, ce n’était pas l’odeur qui prenait et manquait de nous évanouir à chaque seconde. C’étaient les bruits, au cœur de cette épaisseur de silence qui se creusait dans le tunnel, le moindre bruit déchirait nos corps — un pas posé plus sourdement, une glissade du pied dans le filet d’eau, une toux, un cri lointain, derrière, lâché par quelqu’un de plus faible qui s’effondrait. Mais on ne s’arrêtait pas. Il fallait avancer. Il arrivait qu’on marche sur quelque chose de grouillant, de vivant — on enjambait en s’efforçant de ne pas se demander de quoi il s’agissait. Dans le noir, manger est une activité rapide qui ne s’encombre pas de détail — après s’être arrêtés, et assis, et après avoir épuisé nos réserves de nourriture, on ramassait sur le sol ce qui traînait. On savait qu’on ne tiendrait pas longtemps. Dans le noir, longtemps a la même consistance que l’instant. Chaque pas prolonge la vie, le reste compte peu à côté. Peu à peu, on cesse d’imaginer ce qu’on trouve devant soi. Ce n’est plus qu’un pas après l’autre, l’avancée forcenée du corps qui se joue de la fatigue…

Arnaud Maïsetti

« Anticipations »

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814501232

image http://obscure-evil.skyrock.com/20.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Dans le noir

  1. Photo troublante qui accompagne cet extrait de Maïsetti. Traversée de labyrinthes non moins troublante. « Dans le noir, longtemps a la même consistance que l’instant »

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