SARAJEVO

Et quand dans les espaces se posent des formes d’étranges objets, énormes et campés dans le plus précis du relief, objets de film, alors on se dit Sarajevo on se dit qu’ici plus rien n’est comme avant et ne le sera plus jamais. On se dit qu’on a de la chance, ailleurs, on est inchangé, quelle chance. On cherche comme des excuses de quoi, de passer là, en état inchangé là, de se poser, planté béant, là entre deux musées béants, entre autres trous, absents — avec, seul vestige marqué marquant, absurde : une libellule grosse comme la gêne qui serre, relique dont on ne veut, car ON N’EST PAS TOURISTE, enfin — on est quoi alors, inchangé ? Relique en relief si grande et nette, qu’irréelle : l’échelle doit être faussée, notre œil joueur l’exagère — cette surimpression décale et l’hélico énorme, l’énorme hélico de transport de troupes de modèle soviétique, frappe comme nos miniatures, enfants.

La relique en vue n’a rien à taire, la relique là pour, qui sert à quoi à : dire [la guerre]. Porter trace. Mais, [la guerre] c’est bien connu, ne se dit ne se raconte pas, [la guerre] la boucle, [la guerre] se montre ça suffit. Chie sous elle. En met partout. Il en reste partout des bouts. Son travail, [la guerre], sert à ça, à : montrer les bris, les éclats de verre de plastique de, de chair aussi des fois. Humaine. Ici tous les visages ont quelque chose qui ne va pas, un quelque chose d’inerte — quelques stigmates figées, encloses, quelque chose qui va de travers. [la guerre] en travers de la gueule mais : inerte. Plastique impérissable et verres et leurs éclats font, eux, trace : boursouflures et morceaux inbougés, parfaits petits bouts de [la guerre].

Relique plantée inerte le dit comme en négatif: [la guerre] ici venait du ciel, fondait partout sur tout, tombait à verse ici, Sarajevo où : les bombardements tuent et détruisent les gens et les choses, ils font aussi mal aux enfants. Promener ses gosses, sous clair soleil d’après-midi d’hiver, près des reliques — énormes, miniature — fait office de quoi, de revanche, pansement. Dans la tranquille certitude du soleil d’après-midi d’hiver, hors d’atteinte (l’émotion c’est loin ailleurs, chez eux nous en Occident où, d’évidence, [la guerre] nous fait plus fort mal quand elle fait mal aux enfants). Promener les gosses, de zéro à dix ans d’âge ils sont tout neufs, ils n’ont pas connu ça [la guerre] — ça date, ce bruit et cette fureur-là (qui firent fort mal, tuèrent des enfants). Qu’ils jouent alors encore, longtemps, les gosses, avec les reliques, les ramènent à ce statut : miniature, enfant.

Guénaël Boutouillet

« Sarajevo, lignes de fuite »

avec et à partir de photos d’Alexandre Chevallier

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814502673

l’image provient du livre

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour SARAJEVO

  1. [la guerre]… photo et texte troublants. Rappel douloureux d’évènements d’un passé pas très lointain. L’année dernière à Sarajevo… pourrions-nous paraphraser.

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