Boskovice automne

aujourd’hui l’un de mes collègues tchèques et Stephan me proposent d’aller visiter le cimetière juif abandonné d’une petite ville au Nord de Brno, Boskovice, qu’il faut prononcer Boskovitza. Evidemment je me réjouis parce que cela me donne l’occasion de visiter le côté rural de la République Tchèque, le coin là-bas me fait d’ailleurs un peu penser au Morvan en plus encaissé, il fait une épouvantable grisaille sur laquelle tranchent les couleurs d’automne et nous voilà effectivement, dans la ville natale d’Ivo. A la marge de la ville dans une sorte de terrain vague, au bout d’une impasse, une centaine de mètres plus loin se tient de fait un cimetière aux portes closes, mais une courte échelle — ne sachant pas comment on dit courte échelle en anglais, je me demande bien comment on dit une telle chose en tchèque — et nous voilà tous les trois dans l’enceinte de ce cimetière hors d’âge. Ivo m’explique que ce cimetière a toujours été là, dans cet état lamentable d’abandon, qu’il n’y a plus de Juifs dans la ville, justement parce que les Nazis ont déporté et massacré absolument tous les Juifs de la ville et de ses environs, et que, précisément dans Boskovice, il y avait un commissariat de la Gestapo qui oeuvrait sa sale besogne pour la région entière. Et il se désole en me disant qu’il ne comprend pas que ce cimetière soit ainsi laissé à l’abandon, qu’il n’est plus jamais visité. Alors, je lui montre que sur certaines tombes, il y a des pierres, ce qui prouve que des personnes viennent visiter les tombes de leurs ancêtres, en lui expliquant la particularité de cette coutume juive — une pensée pour Madeleine S. — et je lui parle de Saint-Dizier, de sa population juive entièrement décimée, et à Saint-Dizier il existe encore une synagogue dont la garde et l’entretien incombe à la dernière famille juive de la ville, je lui fais remarquer les restes d’un petit temple et de son mur de prières, je lui montre même qu’il y a là une ou deux prières insérées dans la pierre, je ne sais plus à quel sujet je lui explique le Chiisme, les Séfarades et les Ashkénazes, Ivo et Stephan m’écoutent attentivement, Ivo parfois traduit ce que je dis à Stephan qui parle moins bien anglais, et tout d’un coup je comprends : Ivo vit ici depuis qu’il est né, il a toujours connu ce cimetière et comme il a vu mes photos du cimetière juif de Prague il a cru que j’étais Juif et a vu là l’occasion d’en savoir un peu plus sur cet endroit qui existe près de chez lui, d’ailleurs il me le demande, si je suis Juif?, je souris et je lui dis que non, je ne suis pas Juif. Stephan lui, m’explique que lui aussi a toujours été curieux de la Shoah, mais que pendant toutes ces années de communisme de grand frère encombrant et surprotecteur, pour le moins, il n’était pas toujours facile de démêler le vrai du faux dans ce qu’il s’était passé. Comme je regrette de ne pas en savoir davantage à propos du Talmud, de l’histoire de la diaspora, mais tout de même je sens que certaines de mes explications, notamment à propos des camps de concentration et d’extermination, ou encore du rôle des polices locales – et comment le zèle français étonnait les Nazis – rendues par ailleurs confuses par leur compréhension parcellaire de la langue anglaise, sont tout de même un peu ce qu’Ivo et Stephan étaient venus chercher en m’emmenant ici.

Nous nous promenons maintenant dans les rues de Boskovice et tombons sur le cinéma en plein air de la ville. L’écran est immense, vraiment immense, je n’ai jamais rien vu de tel, même dans les drive-in aux Etats-Unis, devant l’écran des rangées de sièges en léger arc de cercle, plongeant, comme dans un théâtre grec, la cabine de projection est abritée dans une petite baraque, et plus haut quelques marches dans le bois aboutissent aux toilettes, des jeunes, désoeuvrés comme les jeunes de partout, fument des cigarettes et boivent des bières, éparpillés dans les rangées de bancs en bois. Tous les étés il y a un festival de cinéma dans cette petite ville et Ivo m’explique que cet été c’était un festival d’un réalisateur américain avec un nom tchèque, il ne se rappelle plus bien du nom, Jim … quelque chose, je tente Jim Jarmush, son visage s’éclaire et il me dit que oui, c’était lui, c’était Jim Jarmush, qu’il a vu un film à propos d’une jeune femme tchécoslovaque qui arrive à New York, je ris en pensant à la vieille tante de Cleveland qui joue aux cartes et qui ne cesse de gagner contre les deux affranchis de New York – John Lurie et un autre acteur dont j’ai oublié le nom – en déclarant, I am the winner (prononcer ze vineur), alors je dis à Ivo que ce film s’appelle Stranger than paradise et que je l’ai vu il y a très longtemps. Voir Stranger than paradise sur l’écran géant en pleine air de Boskovice et dire que si j’étais venu ici cet été… Screaming Jay Hawkings s’étranglant sur I put a spell on you dans les haut-parleurs qui surmontent l’écran et qui, nul doute, doivent avoir le son même d’un gigantesque juke-box Wurlitzer, comme les décrit Peter Handke, là vraiment je regrette.

Philippe De Jonckheere

« Désordre, un journal »

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814500112

images http://www.czecot.fr/touristique-batiment/5175_boskovice-cimetere-juif

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Boskovice automne

  1. Intéressant rapprochement entre Jarmush cinéaste parallèle et ce cimetière juif abandonné, oublié. Mort et errance sont au rendez-vous.

  2. Ping : Boskovice automne | Publie.net | Scoop.it

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