Montana

… ce qu’il avait sous les yeux : près de trois cent mille hectares de prairie inhabitée et d’armoise d’hiver qui recouvrait les collines et les montagnes. Depuis trois nuits, la vague de froid était descendue du Canada et le temps était au gel. Il avait fallu à Bill une grande journée de voiture pour arriver jusque là. Le pick-up, garé derrière lui le long du chemin enneigé, se refroidissait avec de petits cliquetis réguliers. C’était la seule chose qui le rattachait au vingtième siècle : quelques minutes plus tard, le bruit mécanique avait disparu lui aussi. Alors Bill eut l’impression de s’élever dans le ciel. À cause du tapis de neige, il était impossible de dire où commençaient les étoiles, de distinguer les sources lumineuses de leur réflexion. Le froid était aussi cassant que la surface d’Europe, et la solitude totale. (note Brigetounienne : solitude d’Europe?)

Debout, dans la nuit environnante, Bill eut la conviction que l’oiseau était là. Quelque part sur une petite colline couverte d’armoise ou un poteau de cèdre trop éloigné des peupliers baumiers pour attirer les hiboux, se tenait, immobile, un visiteur argenté pour qui le froid et la solitude étaient source de réconfort. Il y avait quelque part un gerfaut à qui la coulée d’air arctique avait rendu la liberté de venir errer dans les grandes plaines du Nord.

Ces nuits-là, Bill les passait pelotonné dans son sac de couchage à l’arrière de son pick-up. Pour dormir, il fallait qu’il tombe d’épuisement. Il s’éveillait en sursaut, grelottant de froid, vibrant d’excitation. Il restait étendu tout éveillé, imaginant le gerfaut bien au chaud, satisfait, une patte levée et repliée dans le duvet de son flanc, les plumes du ventre ébouriffées recouvrant la patte sur laquelle il se tenait. La tête fourrée tranquillement sous l’aile, Bill était sûr qu’il rêvait de lagopèdes alpins et de lièvres arctiques traversant les grands espaces.

Il se rappelait les claquements secs du froid à l’extérieur du pick-up, et le roucoulement des pigeons, ses appeaux, qui bougeaient dans leur cage à côté de lui. Mais, le matin venu, le silence était total ; le manteau de neige posé sur les armoises et les herbes raides de gel amortissait les sons ; les pigeons, ébouriffés et immobiles, se protégeaient du givre accumulé sur le toit de la camionnette. Bill soulevait le hayon sur une prairie scintillante. Le ciel nocturne avait laissé la place à une immensité bleu pâle, et la neige étincelait comme si elle avait bu les étoiles et tentait de cacher le firmament.

Un soleil neuf se reflétait sur des milliards de cristaux de glace ; chaque branche, chaque feuille d’armoise était vernissée d’un glacis qui en doublait l’épaisseur.

Dan O’Brien

« Brendan Prairie »

traduction par Dominique Rinaudo

Albin Michel – 10/18

image http://david-m.fr/galerie/picture.php?/308/category/49

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Montana

  1. Vague de froid descendue du Canada… à l’échelle du gel venu de Sibérie.

  2. Au d but, nous ne distinguons rien, tout semble se confondre, chaque feuille, chaque branche pourrait ressembler un animal.

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