Sous-bois

oublier tout cela, tout cet espace immense dehors qui nous collait à l’âme, et ces sous-bois aux haleines chargées, et leurs lichens blancs aux branches étendus tels linges minuscules séchant alors qu’en fait, à s’y pencher un peu, tout cela n’était que pourriture, miasmes délétères, spores maudits rampants dans d’humides atmosphères presque vivantes, finalement, vivantes, et plus que nous ; et ces champignons si gluants, mous et rampants, craignant terriblement toute lumière, s’y mirant pourtant rarement, de loin, à peine, la frôlant pour mieux la fuir, mieux la craindre, elle qui aurait pu les rendre à eux dans leur sublime laideur, la nôtre peut-être ; et ces branches mortes, arbres morts, couchés, rongés, pourris, s’effritant lentement d’en dedans, depuis leur coeur même, sans que rien n’y paraisse longtemps, rien du tout, pas une trace, jusqu’à ce que l’écorce soudain boursoufle, gonfle, craquèle, éclate sous de secrètes et internes et intenses pressions qui finissaient par écarter les chairs, les bois, le fil du bois, qui s’entrouvrait jusqu’à laisser émerger d’en dedans, d’en dedans lui, de vagues et molles et meurtrières efflorescences maladives, anarchiques, qui dégueulaient, littéralement, au sol, s’y répandaient, s’y étendaient jusqu’à le cacher, ce sol, aux yeux, aux pas, à nous qui avions marché là, marchions, dans une sorte de mer mousseuse, craquante, puante aussi, qui s’ouvrait dessous nous telle jadis la mer devant un vieux prophète que nous imaginions barbu, mais nous étions bien loin d’être prophètes, vraiment, nous qui trébuchions là, dans ces humides sous-bois, ces pièges, en quête de bois un peu moins décomposé, un peu moins friable, pour tenter d’en tirer quelque flambée, un peu de chaleur ; et qui étions là non pas par goût, par envie, par froid même, mais bien parce que nécessité, ou bien nos pères, nos mères, ce qui est finalement la même chose, nous avaient envoyés à la corvée, nous y avaient envoyés à grand coups de pieds au cul, à grandes gifles, parce que nous renâclions, résistions, ne voulions pas, encore une fois, aller nous perdre dans ces lieux-là, dans ces bois-là, tout embrumés, de crainte de n’en revenir pas, d’y demeurer éternellement perdus, asphyxiés, essoufflés, tournant, geignant, nous étouffant de notre morve, de nos peurs, de nos hurlements, jusqu’à ce que la fatigue vienne nous couper jambes et souffles et nous abandonne au pied d’une souche un peu moins fétide que les autres, un peu plus solide, qui nous donnerait impression d’être plus sûre, plus protectrice, contre laquelle nous finirions par nous endormir du lourd sommeil des enfants que nous étions toujours, encore, bien que les années, le temps et son cortège, se soient acharnés sur nous, sur nos corps, sur nos âmes, jusqu’à en faire de laides et viles choses tordues, torturées, et lasses, tellement lasses, qu’il arrivait souvent que nous nous posions là, aux lèvres des fossés, en espérant y crever tout d’un coup, d’un seul coup, dans la froide et humide couverture de la nuit, comme y était crevé le Jean, le frère du charpentier, non pas dans un fossé mais sous un arbre, écrasé par un arbre, piégé, assommé et piégé par la branche maîtresse, traîtresse, du chêne qu’il couchait et qui tombant vint lui casser les reins et le jeter à terre et l’y maintenir serré, serré, au point que nous le relevâmes, mais mort déjà, avec dans le visage une marqueterie de graviers blancs et dans la bouche tellement de terre qu’il semblait en vomir…….

Daniel Bourrion

« En ce soir »

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814502628/en-ce-soir

image http://photos.linternaute.com/photo/917221/8174249530/1357/hiver-en-foret-d-ardenne/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour Sous-bois

  1. Explorations tumultueuses pour le corps et l’âme…

  2. Ping : « En ce soir », de Daniel Bourrion sur Publie.net | Publie.net | Scoop.it

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