Un hiver à Kiev

Des jardins se pavanaient sur les magnifiques escarpements qui surplombent le Dniepr, où, montant en gradins, s’élargissant, tantôt bariolé de millions de taches de soleil, tantôt noyé d’une douce pénombre, régnait l’immortel Jardin impérial. Zu bord de vertigineux précipices, les poutres noircies et vermoulues du parapet ne formaient qu’une barrière dérisoire. De hautes parois, balayées par les tempêtes de neige, tombaient à pic sur les lointaines terrasses inférieures, et celles-ci, s’étendant toujours plus loin, atteignaient les bosquets du rivage, au-dessus de la route qui court, sinueuse, le long du grand fleuve, dont le ruban sombre et figé par le gel s’en allait disparaître à l’horizon brumeux, hors de portée du regard même à partir des sommets de la Ville, vers les chutes argentées du Dniepr, la Sietch des Cosaques zaporogues, la Khersonèse, et plus loin, vers la mer.

En hiver, plus que dans aucune ville du monde, le silence et la paix descendaient sur les rues et les ruelles de la Ville, aussi bien de la Ville haute accrochée à flanc de rocher que de la Ville basse complaisamment étalée dans un vaste méandre du fleuve glacé, et le grondement des machines, avalé par les édifices de pierre, s’atténuait jusqu’à n’être plus qu’un sourd ronronnement. Toute l’énergie de la Ville, accumulée aux jours ensoleillés et orageux de l’été, se résolvait en lumière. Dès quatre heures de l’après-midi, la lumière embrasait les fenêtres des maisons, les globes des lampadaires électriques, les becs de gaz, les lanternes numérotées des immeubles, et les façades entièrement vitrées des centrales électriques, où l’on voyait tourner et tressauter, inlassablement et follement, les rouages des machines, ébranlant le sol jusque dans ses fondements, – ces centrales qui font imaginer, pour l’humanité, un avenir électrique, fait de terrible et vaine agitation. Chaque nuit, la lumière brûlait, jouait, ruisselait, scintillait par toute la Ville jusqu’au matin, et au matin elle s’éteignait, étouffée par la fumée et le brouillard.

Mikhaïl Boulgakov

« La garde blanche »

traduction Claude Ligny

photo http://www.torange-fr.com/Landscape/city-landscape/Hiver-Kiev-paysage-avec-bouleaux-4509.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Un hiver à Kiev

  1. Je pourrais très bien imaginer cette ville de Boulgakov comme étant mienne. Hivers communs.

  2. Le dernier rayon de soleil avait glissà hors de la chambre au moment oà une bande de martinets s†à tait mis à criailler au dessus de la maison.

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