Automne parisien

Aujourd’hui nous avons eu une belle matinée d’automne. Je traversais les Tuileries. Tout ce qui était à l’est, en avant du soleil, éblouissait. La partie éclairée était recouverte d’un brouillard, comme d’un rideau gris de lumière. Grises dans la grisaille, les statues se chauffaient au soleil, dans les jardins encore voilés. Quelques fleurs isolées se levaient des longs parterres et disaient : Rouge, d’une voix effrayée. Puis un homme, très grand et très svelte, parut, tournant l’angle, du côté des Champs-Élysées ; il portait une béquille – non pas glissée sous l’épaule – il la portait devant lui, légèrement, et de temps à autre la posait à terre, avec force et avec bruit, comme un caducée. Il ne pouvait réprimer un sourire joyeux, et souriait, par delà tout, au soleil, aux arbres. Son pas était timide comme celui d’un enfant, mais d’une légèreté inaccoutumée, plein du souvenir d’une autre démarche.

*

Ah ! l’effet d’une petite lune ! Jours où tout est clair autour de nous, à peine esquissé dans l’air lumineux et cependant distinct. Les objets les plus proches ont des tonalités lointaines, sont reculés, montrés seulement de loin, non pas livrés ; et tout ce qui est en rapport avec l’étendue – le fleuve, les ponts, les longues rues et les places qui se dépensent – a pris cette étendue derrière soi, et est peint sur elle comme sur un tissu soyeux. Il n’est pas possible de dire ce que peut être alors une voiture d’un vert lumineux, sur le Pont-Neuf, ou ce rouge si vif qu’on ne pourrait pas l’étouffer, ou même simplement cette affiche, sur le mur mitoyen d’un groupe de maisons gris-perle. Tout est simplifié, ramené à quelques plans justes et clairs, comme le visage dans les portraits de Manet. Rien n’est insignifiant ou inutile. Les bouquinistes du quai ouvrent leurs boîtes, et le jaune frais ou fatigué des livres, le brun violet des reliures, le vert plus étendu d’un album, tout concorde, compte, tout prend part et concourt à une parfaite plénitude.

Rainer Maria Rilke

«les cahiers de Malte Laurids Brigge»

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814504943

image http://photos.linternaute.com/photo/899055/3742792011/1757/automne-aux-tuileries/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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4 commentaires pour Automne parisien

  1. De voir rééditées les œuvres de Rainer Maria Rilke est un pur bonheur. Il est présent dans mes souvenirs et il m’a enrichi dans les lectures.

  2. Deux « rouge » et deux « vert ». Littérature-peinture.

  3. Jacques dit :

    figurez vous que vos choix de textes sont un véritable régal, que l’illustration y colle bien. Pourquoi est ce que je pense à Lagarde et Michard (ce qui est un éloge !)

  4. Arlette dit :

    L’homme qui marche….dans la brume rosée des quais ……….rien n’est inutile
    Plaisir

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