la Seille

La première fois que je l’ai vue, c’était en accompagnant une étudiante en paysage de l’École de Blois sur le site de son sujet de diplôme, à Jeandelaincourt, village situé à quelques kilomètres et dont je parlerai plus loin. Et je me souviens de ma surprise – que le fait de revenir sur les lieux deux ou trois ans plus tard n’a pas diminuée – devant cette frontière non seulement si mince mais en quelque façon si douce. Large d’une dizaine de mètres, parfois un peu plus, parfois un peu moins, la Seille fait glisser une eau abondante et claire dans un lit qui sépare deux « pays » qui se ressemblent et qui sont aussi plats l’un que l’autre. Un enfant pourrait sans difficulté jeter une pierre sur l’autre rive – or d’un côté c’était l’Allemagne et de l’autre la France. De petits ponts franchissent cela aujourd’hui aisément, reliant entre eux les villages, mais l’endroit ou l’innocence de la Seille m’a le plus frappé, c’est dans la boucle qu’elle forme sur la commune d’Arraye-et-Han. Là, en effet, elle forme un méandre très prononcé qui ménage, du côté « français », une avancée de deux kilomètres. C’est au bout de cette quasi-presqu’île que se trouve le minuscule hameau de Han, et comme il n’y a pas de pont et que des friches marécageuses l’entourent, la Seille semble là à la fois comme chez elle et telle qu’elle a sans doute été autrefois à l’époque où elle servit de frontière. En contempler le cours à ce point précis et voir comment il semble hésiter entre la fuite et l’indolence, produisant de petites accélérations immédiatement traduites sur le plan sonore, c’est forcément s’ouvrir à une méditation sur le tressage entre ce temps fluide et le temps historique, un peu comme à Varennes au dessus de l’Aire, sauf que là on se trouve complètement délié de tout assise urbaine et qu’on est au fin fond d’une campagne étourdie, d’ailleurs dans une enclave, l’intérieur du méandre formant presque un petit monde retiré.

Un panneau avertit les promeneurs qu’ils se trouvent sur un site protégé où se rencontrent quelques espèces rares ou en voie de le devenir et, comme à chaque fois, la simple lecture des noms produit son effet de paradis lexical perdu : courlis cendré, bruant des roseaux, pie grièche, bécassine des marais, bergeronnette printanière, tarier des prés, rousserolle effarvatte – cela pour les oiseaux – euphorbe des marais, guimauve officinale et butome en ombelle – cela pour les plantes.

Jean-Christophe Bailly

« Le dépaysement »

« voyages en France »

Seuil

image http://blogdemichellefouineur.blogspot.com/2011/03/la-seille-arraye-et-han-france.html

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour la Seille

  1. … c’est forcément s’ouvrir à une méditation sur le tressage entre ce temps fluide et le temps historique

    Une belle invitation. À retenir.

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