Ouest – marais vendéen

La rue longue, le vent lui-même ne s’y sent pas à l’aise.

Les fils du téléphone, quarante au moins tellement ils ont de choses à se dire, tout du long, sur leurs poteaux comme des chandeliers. Un nuage d’oiseaux s’y abat d’un coup, centaines de petites boules noires sur le ciel argent gris de décembre, un temps le recouvrant d’un vacarme de cris. Quand ils cessent, encore le vent, on dirait qu’il hurle. Au pâtis des bâille-bec c’est l’expression par ici pour où ce matin on va, jour d’enterrement à Champ-Saint-Père, tout le village fait cortège.

La force violente du vent sur si grand de pays étalé, le pays plat, et reste plat sous les maisons basses, de grandes cours les isolent, avec des granges, hauts monstres de tôle à se regarder de loin, en côté. On marche, trop lentement, chaque pas presque à buter sur celui de devant. Des venelles, chemins de terre à angles droits, qui s’éloignent entre des murs de pierres sèches, souterrains à ciel ouvert sous le filet tendu des lignes électriques. Juste un hameau, dit Bourg-d’en-haut, et des gens attendent sur le bord, le vent gonfle les gabardines, les têtes dessus immobiles un caillou — rien que les chaussures pour se retenir au sol c’est pas possible, ils vont s’envoler.

Là-bas la charrette à bras s’est encore arrêtée, la colonne se recomprime à mesure jusqu’aux épaules de qui vous précède, on s’arrête brutalement. Les porteurs changent avec ceux qui tenaient les cordons, et ça s’ébranle à nouveau, tandis que le frisson du départ remonte lentement les dos. Les parents viennent devant, après eux un vide, et le cortège pris par le fouet ondulant des rafales s’effiloche jusqu’ici. Derrière le linceul un essaim gris qui s’allonge, étend son deuil comme sur le pays d’eau l’ombre d’une seule main. Trois fils de fer détendus autour d’une terre nue, c’est ce qui reste en hiver des jardins, où veillent seulement les grosses têtes sérieuses de choux montés raides, balais pleins de verrues plantés par le manche. On marche sur cette route de vieux bitume au milieu bombé, avec ses nids-de-poule, planche étroite posée sur les champs. Larges échappées, plus rien sur l’horizon qui s’arrondit autour, ciel brouillé, horizon noir. Juste en grisé, au fond émergeant droit des champs, le clocher un trait simple dans le réseau indifférent des fossés jusque tout au bout la petite élévation de la digue contre la mer en surplomb : l’eau imbibe tout, cette eau remplie de ciel des marais, parce que c’est le matin on dirait qu’elle fume.

François Bon

« L’enterrement »

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503274

photo http://www.immoglobo.com/champ-saint-pere

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Ouest – marais vendéen

  1. Un beau chemin bien fréquentable que nous décrit François Bon.

  2. Arlette dit :

    Une si grande tristesse s’étire comme le cortège dans le vent ……………..

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