Résidence au village

Tu te sentais rejeté ? Détesté ? Tu sentais que l’on t’en voulait ?

Non, non plus.

Non. Les habitant du village s’en foutaient. Ça m’était apparu très vite. Même avant de venir m’installer dans la maison. J’étais monté au village le mois précédent, pour rencontrer la jeune femme qui s’occupe de la résidence. On n’avait pas visité la maison, c’est pourquoi j’étais en terre étrangère le jour de mon arrivée. Mais on avait bu un café sur la place du village. On s’était tout de suite entendu, on était d’accord sur de nombreux points. On savait que ça fonctionnerait : nous. Je ne savais pas comment, mais c’était sûr. Il y avait quelque chose qui passait. Très naturellement. Ça me semblait simple, comme mon idée de la campagne. Je ne me disais pas que l’on était sous les tilleuls et que j’y étais allergique. Je ne pensais pas aux morsures des araignées et aux mouches qui te frôlent dans ton pré-sommeil. C’était naturel, on parlait de la résidence, on parlait de mes prédécesseurs. La jeune femme qui s’occupe de la résidence avait tellement de choses à raconter, je voyais que ça allait être riche. Je me disais : je suis avec elle, aussi au café, ils savent déjà. Que je suis le prochain. Je les regardais, je leur souriais : ils ne me rendaient pas mon sourire. Ils tournaient la tête.

Très vite j’ai compris qu’ils s’en foutaient.

Que la maison c’était une maison comme les autres. Que les artistes, c’était des gens comme les autres. Voire moins bien que les autres. Parce qu’il y avait de l’argent à la clé. Que tout le monde le savait. Qu’ils se disaient : pourquoi je me casse le cul à servir un café à ce mec qui touche de l’argent sans rien faire ?

 

C’était ça le problème ?

C’était un problème.

C’était un des problèmes. C’était au moins un problème au milieu de nombreux autres problèmes, sans doute plus compliqués. Il y a la notion d’élu dans la notion d’art. Pourquoi toi ? Pourquoi toi et pas moi ? Pourquoi c’est moi qui sers le café et c’est toi l’artiste ? Plutôt que de s’interroger sur ce que l’on fait ou on ne fait pas, on cherche un coupable. Et évidemment on le trouve.

 

Laurent Herrou

« je suis un écrivain »

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814501256

image http://www.midilibre.fr/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour Résidence au village

  1. Complainte et mélancolie de l’artiste face à l’incommensurable incompréhension du monde.

  2. Combelles dit :

    C’est certain que la plupart des gens s’en foutent royal de ce que les artistes ont dans la tête. Et même quand on tente de leur expliquer avec passion, que c’est simple et qu’ils peuvent comprendre. Il y a toujours un décalage. Nos préoccupations sont ailleurs, à côté, voir de l’autre côté du chemin, du quotidien.
    Bon et la suite de cette intégration?

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