Le grenier des maléfices

En face de la Belle-Étoile rue Xavier-Privas, sont deux ou trois vieilles maisons dont le faîte est inhabitable aux yeux de la loi et au grand dam du propriétaire qui ne peut en tirer partie. Au troisième étage, on abandonne la grande cage tuilée et plâtrée mais bordée d’une magnifique rampe en bois, on atteint un deuxième escalier qui mène aux combles, six marches étroites, case-gueule pour ivrognes et un couloir de moins d’un mètre de large où le couloir courbe la tête et les épaules sur le ventre et donne envie de reptation, puis une porte close, sans serrure ni poignée apparente et qu’on enfonce d’un coup d’épaule, le grenier. Trois mètres carrés de carrelage paysan, rouge autrefois, dix mètres cubes d’espace entassés où vivent en permanence quatre, cinq, six individus de tout poil, deux lits de camp de l’armée miraculeusement hissés jusque-là un jour de fortune, trois tas de couvertures sur quoi l’orange d’un sac de couchage fait figure d’étoffe somptueuse. Et un camp de Turcs, d’Arabes, d’Arméniens, de Hongrois du quartier. Comme dans les cellules de centrales, les noms s’alignent gravés sur les parois de ceux qui se sont succédé là, avec des dates et des dessins voulant être obscènes. En se serrant et ne marchant pas sur le voisin, il y a encore de la place. Et pour avoir droit à ce gîte tranquille, il suffit de récolter le tuyau dans un bistrot du coin ou auprès d’un collègue compréhensif, de monter, son paquetage sous le bras, de pousser la porte, de saluer la compagnie et d’aviser une rigole au bas du mur encore vide et de s’y installer pour un temps indéterminé, jusqu’à ce que par exemple, la puanteur insistante chasse les plus faibles, rebute les moins avertis. Compagnie d’êtres fantomatiques, anonymes, sans âge, qu’on ignore bientôt n’étant là que pour dormir dans un silence respecté….

 

Jean-Paul Clébert

« Paris insolite »

Denoël – réédition Points

photos http://xpatscot.wordpress.com/travel/the-paris-album/on-the-streets-of-the-city/

un Paris d’avant 1970 dont j’ai connu la fin

avant que ce quartier et mon Marais achèvent leur mue

en boboland

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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4 commentaires pour Le grenier des maléfices

  1. Un peu triste cette perte d’authenticité d’un Paris jadis magnifique et lumineux. Boboland, dites-vous. C’est l’impression qui m’est restée lors de ma dernière visite en 2005. Entre temps, ne négligeons point la lecture de Clébert qui nous offre une belle palette de mots pour décrire ce beau Paris.

  2. Dièse dit :

    Et pourtant si l’on creuse un peu, il y a la chaleur de l’épaule contre épaule qui sort le pauvre bougre du froid de la rue et l’enserre dans ce havre de nuit, pour un sommeil entre âmes suspendues sous les toits de Paris.. dans ce « cas-gueule pour ivrogne »

  3. micheline dit :

    l’authenticité d’aujourd’hui a quitté les greniers pour se réfugier dans les caves qui rongent les sous sols de leurs prisons dorées.

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